Une brève histoire de la chapelle Matisse


Histoire de la chapelle du Rosaire ou chapelle Matisse
Nice, France

Comme pour beaucoup de choses dans la vie, c’est d’une rencontre que tout est parti. Mais pas celle à laquelle on pourrait s’attendre. Henri Matisse fait la connaissance de Monique Bourgeois en septembre 1942. Ayant subi une grave intervention chirurgicale, il cherche une infirmière de nuit remplaçante pour le veiller, quinze jours durant. Monique répond à l’annonce, un peu intimidée. Alors jeune étudiante infirmière, elle est en quête d’un travail pour subvenir aux besoins de sa famille. Elle a 21 ans.

Au début, ils parlent peu. Mais il y a, dans la chambre du vieux peintre, des statues, des tableaux et des dessins, que Monique regarde attentivement. Quand Matisse lui demande ce qu’elle en pense, elle dit qu’elle les trouve « pas bien jolis ». Il ne se vexe pas, au contraire. Sa liberté de ton lui plaît. Durant la quinzaine, elle lui fait la lecture, le veille, ils discutent longuement.

Soeur Jacques Marie et Henri Matisse à Vence

Durant ces mois de collaboration artistique, où elle l’assiste aussi dans ses réalisations de papiers découpés, leur amitié prend une dimension presque filiale, alimentée par des conversations franches, bienveillantes, profondes. Elle ira jusqu’à lui avouer qu’il est « un grand-père pour elle ». Elle qui n’a pas connu les siens, c’est ainsi qu’elle se les imagine.

Les rendez-vous prennent fin lorsque Matisse quitte Nice pour Vence et s’installe dans la villa Le Rêve, craignant des bombardements. C’est que nous sommes encore en pleine guerre. Monique, qui de son côté est en pension chez les Dominicaines à cause de sa santé fragile, voit sa vocation religieuse grandir. Puis arrive le moment où elle ne peut plus ignorer ce profond élan : elle décide de rentrer dans les ordres. Elle part en Aveyron en 1944, pour intégrer la congrégation des Dominicaines, et se fait désormais appeler soeur Jacques Marie. Lorsque Matisse l’apprend, il est dévasté, et leur correspondance se tarit durant quelques mois.

Ce n’est qu’en 1946 qu’ils se retrouvent, Soeur Jacques étant de retour à Vence pour des raisons de santé. L’affection qui les unit n’a pas disparu. Matisse est ému de la revoir, ému de la voir en habit de religieuse. Leur amitié reprend, chacun veillant sur l’autre à sa manière. À cette époque, les soeurs ne disposent pas d’un véritable lieu de culte à Vence, et soeur Jacques fait part à Matisse de son souhait de les doter d’une chapelle, où elles puissent se recueillir et prier. Elle dessine même une ébauche de vitrail, qu’elle montre au peintre, et celui-ci s’enthousiasme tellement pour le projet qu’il décide de leur offrir cette chapelle, qu’il financera en partie. Avec l’appui du frère Rayssiguier, passionné d’art  moderne, celui du père Marie-Alain Couturier et de l’architecte Auguste Perret, Matisse se lance début 1948 dans l’ébauche de ce qui sera, d’après ses propres dires, son chef d’oeuvre, le résultat de toute sa vie active. 

Histoire de la chapelle du Rosaire ou chapelle Matisse
Nice, France

Si chacun d’eux est profondément convaincu du bien-fondé et du sens de leur collaboration, il n’en va pas de même pour le reste du monde. Matisse imagine un lieu dépouillé, pur et tranquille, des vitraux allant jusqu’au sol, aux teintes vives et précises – bleu outremer, vert bouteille, jaune citron. Une approche moderne et (trop) révolutionnaire pour l’Église, qui voit d’un mauvais oeil ses ébauches de dessin simplifiés, dont la sobriété est considérée comme une négation de la souffrance du Christ. C’est grâce aux interventions répétées de soeur Jacques, qui joue le rôle d’intermédiaire de l’ombre entre l’artiste et la congrégation des Dominicaines, que la vision du peintre est peu à peu comprise et acceptée, et que le projet peut se poursuivre. 

Histoire de la chapelle du Rosaire ou chapelle Matisse
Nice, France

Les controverses, toutefois, ne se cantonnent pas qu’au milieu religieux. L’avant-garde artistique des années 50, profondément anti-cléricale, ne cautionne pas cette incursion de l’art moderne dans la religion. Picasso notamment, connu pour être un grand ami de Matisse, ne cachera pas son incompréhension – pour ne pas dire sa désapprobation – face à une telle entreprise.

Rien pourtant ne semble pouvoir freiner la détermination du maître à achever son oeuvre, et à faire exister sa vision. Il transforme son appartement en atelier, où les ébauches de ses fresques et vitraux prennent place sur les murs en format grandeur nature. Il dessine des centaines d’épreuves de saint Dominique, de la Vierge à l’enfant et du Chemin de croix, dont certaines sont exposées dans les galeries adjacentes à la chapelle. C’est lui aussi qui imaginera les ornements sacerdotaux, la vaisselle, les chandeliers, les chasubles d’officiants… Il considère la chapelle comme une oeuvre totale, où chaque élément doit être coordonné, où les formes, les textures, les matières, les couleurs ont un sens précis. Une raison d’être.

Histoire de la chapelle du Rosaire ou chapelle Matisse
Nice, France

Il faut l’imaginer dans les derniers mois du chantier, debout sur une estrade, yeux fermés, son pinceau trempé dans l’émail noir au bout d’une canne à pêche, dessinant à même la céramique posée au sol les fresques si longuement travaillées. Il écrit : « Il faut que je sois si pénétré, si imprégné de mon sujet que je puisse le dessiner les yeux fermés. […] À partir d’un certain moment ce n’est plus moi, c’est une révélation : je n’ai qu’à me donner ».

La chapelle est inaugurée le 25 juin 1951, après quatre ans de recherches et de travail assidu du peintre qui, trop affaibli, ne pourra pas assister à l’événement. Il meurt trois ans après l’achèvement de l’édifice, le 3 novembre 1954. « J’ai commencé par le profane, et voici que tout naturellement, au soir de ma vie, je termine par le divin. » écrit-il encore. 

Histoire de la chapelle du Rosaire ou chapelle Matisse
Nice, France

On peut visiter ce lieu en ne s’intéressant qu’à son esthétique. On peut ne pas être sensible à l’interprétation qu’a fait Matisse de l’art sacré. Mais ce qui semble aujourd’hui couler de source a été en d’autres temps une vraie révolution. Matisse a inventé quelque chose qui n’existait pas. Il a osé faire ce qui ne se faisait pas, animé d’une foi non pas religieuse, comme on pourrait le penser, mais profondément artistique, transcendante. J’ai trouvé ce cheminement, après coup, tout aussi passionnant qu’émouvant. Tout comme le rôle de soeur Jacques Marie, personnage discret et flamboyant, que j’ai découvert avec délectation dans le documentaire (malheureusement plus disponible) La chapelle du Rosaire, le dernier chef-d’œuvre de Matisse, réalisé par Joséphine Duteuil et diffusé sur Arte. 

 » La foule immense, des têtes à perte de vue, l’architecture, les vitraux et, par moments, les vagues de la musique de l’orgue passant sur ces têtes, tout cela était très impressionnant. Quand je suis sorti, je me suis dit : eh bien ! en face de tout cela, qu’est-ce ma chapelle ?… Alors je me suis dit : c’est une fleur. Ce n’est qu’une fleur, mais c’est une fleur . »
Henri Matisse, après sa visite de Notre-Dame en 1951.


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