Sous le torii de Miyajima


Il ne me reste que trois jours à passer au Japon. C’est avec cette pensée que je m’éveille. Et elle me reste un long moment, laissant une empreinte bizarre dans son sillage. Quitter le Japon ce n’est pas que quitter le Japon. C’est refermer un chapitre ouvert en août dernier (nous sommes en avril désormais), c’est clôturer ce voyage, c’est accepter que l’expérience se termine. Je ne sais pas bien si j’y suis prête, mais dans le fond peu importe : je n’ai pas le choix. 

Arrivée devant le bateau qui relie Miyajima, je décide toutefois de ne pas me gâcher le plaisir de cette ultime étape. Cet endroit a encore des trésors à m’offrir, il ne tient qu’à moi d’en profiter.

Reflet dans la vitre du ferry allant à Miyajima au Japon
Île de Miyajima au Japon et mer de Seto

Je ressors dans la rue calme et lumineuse, portée par ce soleil éclatant et par les détails qui ne cessent de m’émerveiller : la pagode rouge à cinq étages qui surplombe le quartier, l’épicerie à l’angle avec ses paniers de légumes colorés, les noren qui s’agitent mollement dans la brise.

J’entame une longue balade, passant d’abord devant le torii du sanctuaire Itsukushima, qui à cette heure baigne dans l’étendue turquoise de la mer de Seto. C’est la vue carte postale, et on comprend aisément pourquoi l’endroit attire autant de monde. Comme à Nara, des petites biches se promènent nonchalamment un peu partout. Je poursuis mon tour vers le parc Momijidani, au milieu des arbres et des chemins tranquilles. Je ne croise quasiment personne. Tout me semble alors un privilège gracieusement accordé à mon âme vagabonde et curieuse, les abondantes fleurs roses qui se découpent sur le ciel, les petites lanternes jaune qui bordent un escalier, le petit restaurant poussiéreux par lequel j’entrevois des instantanés de vie.

J’arrive au temple Daishō-in, recommandé par mon hôte. Il y en a tant à voir au Japon que l’on peut être pris d’un accès de flemme à l’idée de visiter un énième sanctuaire. Mais celui-là valait clairement le détour ! Adossé à la forêt, baignant de cette aura propre aux arbres environnants, il déploie ses grands pavillons immobiles, que l’on visite dans une douce pénombre silencieuse (enfin, sauf quand on s’y retrouve en même temps que des allemands qui commentent tout à voix haute). On le découvre au gré d’escaliers, de passages, de salles cachées qui se dévoilent par hasard, comme celle avec son plafond de lanternes dorées qui m’a saisie et que j’ai passé dix minutes à essayer de photographier correctement.

J’ai même eu la chance, dans le sinueux chemin bordé des 500 petites statues bouddhiques, de tomber pendant l’arrosage des buissons. La brume humide diffusée se glissait entre les pierres et les végétaux avec la grâce d’un serpent, et son étrangeté aussi. 

J’attends là le coucher de soleil. La marée s’étant retirée, on peut aller marcher autour du torii. Je me promène dans le sable collant et un peu vaseux, plein de coquillages gris. J’observe sous tous les angles cette grosse porte rouge. Je ne suis pas pressée. Je ne suis là que pour ça : regarder le jour disparaître, et avec lui cette journée de vendredi. J’ai essayé de ne pas prendre trop de photos, et bien sûr, je n’ai pas réussi.

Je rentre dans l’heure bleue, les rues, désormais désertes, simplement illuminées de grosses lanternes rondes et rouge. Un vélo passe dans un chuintement métallique. Et puis le silence. 

Pour la première fois du séjour, j’ai une chambre privée. Une vraie chambre japonaise, avec sol en tatami, un futon, une petite table et un zaisu. Et même une bouilloire, avec un peu de thé vert. Je passe la soirée à la lueur d’une petite lampe en porcelaine, à écouter de la musique en haut parleur. Le luxe ultime.

Pour autant, j’ouvre un oeil vers 3h et je n’arrive pas à me rendormir. Genre pas du tout. Me voilà à nouveau à guetter, non pas la mort mais la naissance du jour. Les contours de ma chambre s’éclaircissant de manière presque imperceptible, les plis des draps ayant la volupté d’une peinture.

Il ne me reste que deux jours à passer au Japon. Cette fois, j’entame le chemin du retour pour de bon. 


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