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Sauvages Dolomites
Sauvage (lieux) : que la présence humaine n’a pas marqué ; peu hospitalier.
C’est ce que les Dolomites m’inspirent. Un mélange de vastitude reposante et de verticalité mystique, qui attire et intimide. Des années que chaque photo qui passe réactive le rêve. Cette pointe d’envie et de frustration qui me titille, chaque fois un peu plus fort. Je me lance. Six jours au cœur du massif, de lacs en cols, tente et refuges, jusqu’aux Tre Cime et au-delà.
Le camp de base sera Dobbiaco, petit village posé sur un long plateau, à une poignée de kilomètres de la frontière autrichienne. Ici on parle allemand et italien, on mange des spätzle et on boit des Spritz à 5€. On tombe sous le charme de la splendeur de la moindre église et on se réfugie dans les tavernes (coucou le Winkelkeller) à la chaleur des poêles dès que le temps change – et par là, il change vite.


Le ciel est bas et gris au premier matin. On part accompagnées de la bruine, longeant le lac de Braies qui n’en est pas moins beau sous les bancs de nuages. La montée est longue et abrupte, le sac pèse, je me réjouis intérieurement de cette fraîcheur humide qui fait frissonner mes bras nus. Les paysages se succèdent, entre forêts et pierriers, le soleil fait quelques apparitions puis le brouillard nous avale à nouveau. Quelle joie de voir se découper le Rifugio Biella, et avec lui la promesse d’un déjeuner chaud.
L’après-midi est une traversée de plateaux dont les reliefs affleurent sous la brume. Vaches en liberté, champs de grosses roches et fleurs aux couleurs vibrantes. Le ciel se charge, on peut sentir l’orage, il nous semble être les seules âmes alentours. Le vert des forêts est sombre, comme dans les livres de contes. On arrive au Rifugio Fodara Vedla en même temps qu’une pluie froide. On en profite pour prendre un thé, regardant par la fenêtre le ciel s’éclaircir, le bleu répondant soudain au vert mordant de l’herbe.
La descente jusqu’au Rifugio di Pederü est incroyablement raide, un petit bonheur pour mes genoux (-10 points de vie en moins, large). Le soleil pointe parfois à travers les branches. Mais le tonnerre gronde au fond de la vallée, et on ose encore croire que la tempête ne vient pas vers nous. Ah ah.
On se réconforte avec de délicieux gnocchis tandis que c’est le déluge dehors, entretenant le secret espoir que le refuge, qui est complet, va nous trouver une petite place pour la nuit. C’est ce même espoir qui me ruisselle dans le cou une heure plus tard, quand j’essaye de me brosser les dents à l’abri d’un gros sapin. Note pour plus tard : les branches de sapin, c’est pas très étanche.
Couchée dans la tente, je prie pour que tout ne soit pas trempé demain matin. Et l’orage déchire le soir, dans une succession d’éclairs et de rugissements, mais bizarrement, je n’ai pas peur.


Le matin est clair et froid. L’humidité s’élève en fumée compacte qui s’effiloche sur les pointes rocheuses. On voit du ciel bleu, mais on sait que ça ne va pas durer. On va devoir changer nos plans. Deux nuits supplémentaires en tente à plus de 2000 mètres d’altitude et à la merci des caprices de la météo auront notre peau. Ou à défaut, notre moral.
Après un café chaud, on entreprend la montée jusqu’au Rifugio Lavarella, juste pour la balade, sous un ciel superbement dramatique. Je suis silencieusement heureuse de ces nuages qui donnent du relief à la lumière. On se régale encore d’un excellent déjeuner pieds dans l’herbe, puis nous redescendons à Pederü, pour attraper un bus, puis un train qui nous ramènera à Dobbiaco.
Cette journée de repos inattendue est une parfaite occasion d’aller visiter Innsbruck, qui n’est qu’à quelques deux petites heures de route. Faisons donc le plein de vitamine D.






Quatrième jour. Nouveau départ. On prend à nouveau un bus qui nous amène à Misurina – quel bonheur que la région soit aussi richement desservie en transport ! Le temps est toujours gris et pluvieux, mais ce soir, nous avons une place en refuge. Alléluia.
De Misurina, il ne nous faut pas longtemps pour apercevoir les tant attendues Tre Cime. L’ascension se fait entre forêt et chemin minéral, avec toujours la majesté de ces gigantesques roches en point de mire. L’excitation est à son comble.

Nous posons enfin nos affaires dans l’un des dortoirs du Rifugio Auronzo, en pleine réfection. La vue depuis la salle du restaurant est tout simplement époustouflante. Il n’est pas tard, nous avons le temps d’aller explorer un peu les alentours. Admirer la vue sur la chaîne d’en face, sur la vallée, sur les Tre Cime. Partout où les yeux se posent, c’est un spectacle. Une géométrie nette, des pointes agressives, des vides à en avoir le vertige.
C’est dépouillé. Impressionnant. Enthousiasmant.
Cinquième matin. Il semblerait que la chance ait enfin tournée en notre faveur. J’ouvre les yeux à 6h sur une aube fabuleuse. Dire que je vois ça depuis ma fenêtre. La journée promet d’être splendide.


Nous disons adieu à notre bel abri et à notre compagnon de chambrée – un jeune américain de 21 ans voyageant tout seul. Il est temps de filer faire le tour des Cime, avant de redescendre dans la vallée, pour ensuite remonter en face, jusqu’à Prato Piazza. Le soleil tape aussi fort que la pluie tombait drue, on peut le sentir sur nos nuques penchées. On passe de forêt en bord de rivière, le chemin s’élargissant de plus en plus. Faisons le plein de plat tant que nous le pouvons, car après, c’est une montée ardue qui nous attend, dans un sentier serpentant à l’ombre, étroit et bourré de racines. Typiquement le genre de chemin que j’adore. Nous marchons d’un bon pas, ignorant autant que faire se peut la chaleur. Je me concentre sur l’odeur sucrée de la résine et des herbes chauffées.
La dernière demi-heure avant de parvenir jusqu’au plateau de Prato Piazza est difficile. L’énergie me déserte, j’ai mal partout, j’ai trop chaud, ça ne s’arrête jamais, on voit le sommet mais comment l’atteindre ? L’intensité de mon soulagement quand la pente se courbe enfin pour devenir plate est indescriptible. On descend tranquillement jusqu’au Rifugio Vallandro, où un grand dortoir nous attend, que pour nous. On profite du soleil, on mange de la bonne charcuterie, je fais de la balançoire au son des cloches des vaches, la vie est belle.


Dernier matin. Une longue et belle étape au programme pour rejoindre Dobbiaco. La traversée de Prato Piazza d’abord, puis une remontée inattendue et intense à flanc de montagne, sur un chemin assez vertigineux, ponctué de quelques traversées de pierriers gigantesques. Encore et toujours cette impression d’être seules au monde. Je suis surprise du peu de personnes que nous croisons. Je me sens privilégiée. Sorties des endroits connus et facilement accessibles par la route, tels que le lac de Braies ou les Tre Cime, les sentiers sont quasi déserts. Les forêts sont denses et silencieuses, troublées seulement par le pépiement des oiseaux. On ne serait pas surprises de voir surgir des elfes.
Le temps passe alternativement du beau au gris, du vent frais à une tiédeur moite, avant de se fixer pour de bon sur la fréquence de l’été. Je pensais que la pente qui relie Fodara à Pederü était d’une raideur peu commune, mais ce n’était pas si pire en comparaison de celle qui va du Pico di Vallandro au lac de Dobbiaco. Un putain de sacerdoce, sous une chaleur démentielle, ça va que nous savons que c’est la fin, et que l’on décide d’en rire – et de se demander comment font les randonneurs que nous croisons dans l’autre sens, et qui doivent se taper de monter tout ça ?
Le chocolat et les biscuits que nous grignotons sur un banc une fois en bas de cette descente de l’enfer ont le goût de la délivrance. Il nous reste une petite heure. Passé le lac de Dobbiaco, le village se profile à nouveau, avec lui quelques jolies fermes aux géraniums éclatants. Puis le bonheur de se décharger du sac pour de bon. De manger un toast chaud et une glace. D’enfiler des sandales. Et de se passer un coup de lingette sous les aisselles, surtout.
Nous repartons de la vallée sous un soleil généreux, heureuses et fières, et sans aucun regret. Mis à part celui, peut-être, de ne pas avoir pu relever le défi de marcher six jours, faire véritablement le tour de ce massif mythique. Mais finalement, n’est-ce pas exactement ainsi que je m’imaginais les Dolomites. Indomptables.
Bonus : un petit peu d’Accidentally Wes Anderson depuis le port de Peschiera del Garda, après de délicieuses pâtes à la truffe en chemin pour le Tyrol.

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