La Suède en train – Ep. 3 : Les Lacs


Stockholm – Falun
via Gavle – 2 trains / 3h01 de voyage

Dans le dortoir encore endormi, je refais mon sac sans bruit. Mes tenues et mes sous-vêtements fraîchement lavés, pendus à la balustrade de mon lit, rejoignent leurs housses. J’empile. Chaque chose a sa place, chaque poche son utilité.

Je quitte Stockholm sous un ciel gris. La pavé de la vieille ville brille d’une pluie encore fraîche, et j’y vois là un signe : la capitale me dit au revoir. Je peux partir sans regret. À travers la vitre du train, je glâne des paysages subtilement différents de ceux déjà traversés. Ils me semblent plus sauvages, plus reculés. Comme une allégorie du nord. Mais ce n’est peut-être que mon imagination… Je ne vais jamais que jusqu’au premier tiers du pays.

FALUN

Simple arrêt de courtoisie sur le trajet du jour, Falun était décrite comme un point d’intérêt à ne pas manquer. Il y a là-bas la plus grande mine de cuivre de Suède, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. C’est de ce cratère que sont extraits les pigments qui servent à fabriquer la peinture rouge emblématique de l’architecture suédoise.

Si la ville en elle-même ne marque pas la mémoire, le site de la mine est effectivement remarquable. Vaste, en accès libre, il se déploie autour d’un grand cratère rond, essaimé de bâtiments d’origine et d’habitations reconstituées, qui nous promènent dans le quotidien de la vie des mineurs suédois d’il y a 70 ans. J’hésite à en faire le tour, mon corps s’opposant violemment à tout effort : j’ai chaud et j’ai mal partout, ayant rapidement oublié que marcher des kilomètres avec quinze kilos sur le dos, ce n’est pas pareil que sans. Je finis tout de même par consentir à la visite. La raison me dit que je suis sans doute là pour l’unique fois de ma vie, et laisser la flemme prendre le dessus serait du gâchis.

Comme d’habitude, je ne regrette pas ce petit supplément d’effort. Le point de vue de l’autre côté est cool. J’arrive même à temps pour la visite guidée de l’intérieur de la mine, profitant de la bonhomie du gardien du musée, trop heureux de pouvoir pratiquer son français rudimentaire, pour laisser mon sac sous sa surveillance – il est trop gros pour entrer dans les casiers. Casque orange et cape fluo assortie, me voilà partie à l’assaut des entrailles de la terre. 

Falun – Tällberg
via Borlange et Leksand –  3 trains / 1h21 de voyage

La visite de la mine était étonnamment intéressante. De retour à la gare, j’essuie mon premier retard de train. En quinze jours de voyage, c’est honorable. Je m’exerce à la patience, sur un banc, le quai désert. Je suis désormais en route pour l’étape la plus au nord de mon périple. Deux jours au bord du lac Siljan, dans le petit village de Tällberg. Et petit n’est pas un euphémisme, ou une manière de décrire son charme. Tällberg est littéralement microscopique, comportant une paire d’hôtels et un camping, mais pas d’épicerie, ni de café.

Au sortir de la gare, je suis cueillie par un beau soleil, et des maisons colorées aux jardinets fleuris, parfaitement entretenus. La route descend, je la suis. Un peu plus de trois kilomètres annoncés. Elle est bordée de végétation, pelouses tondues au cordeau, les bas-côtés sont parsemés de lupins et de marguerites. Hormis cela, il n’y a rien. Je ne croise personne. Je n’ai jamais été aussi loin de l’impression de civilisation depuis le début de ce voyage. Et la route n’en finit pas. Je n’en peux plus de marcher. L’atmosphère agréable ne suffit pas à me faire oublier mes jambes dures comme des bâtons, mes pieds bouillants, mon dos parcouru de brûlures et de tiraillements. En boucle dans ma tête, je me répète que ce lac a intérêt à valoir le coup. Et cette route ne s’arrête jamais, putain.

Voyage près des lacs de Suède

Quand je finis par l’apercevoir, il est encore loin, et en contrebas. La route se met à descendre abruptement, et ma première pensée est de me dire que je vais devoir tout remonter. Au secours. Puis le rivage se découvre. Le ponton, les bateaux alanguis, quelques rochers bombés. Beaucoup de silence, beaucoup d’espace, peu de mouvement. Cette sensation, épaisse et enveloppante, d’être loin de tout. D’habiter le calme, la splendeur, la simplicité. Ma souffrance, comme mes récriminations grincheuses, ne sont déjà plus qu’un souvenir. Ne reste que cette chance inouïe qu’il m’est donnée de vivre ce que je suis en train de vivre.

Je prends mon emplacement au camping – avec table de pique-nique privée s’il vous plaît ! – et file sans attendre tâter l’eau sombre et fraîche, dans laquelle je rentre (presque) sans frissonner. Le ponton gris flottant à quelques mètres du rivage devient mon point d’ancrage pour l’heure qui suit.

Voyage près des lacs de Suède

Mon séjour à Tällberg est une entorse à mon tempérament. Je ne sais pas rien faire. Il me faut toujours être occupée, remplir mon temps utilement, bouger, découvrir. La Dalécarlie est en outre connue pour ses traditions culturelles et pour les nombreuses activités auxquelles on peut s’adonner. Vélo, kayak, randonnée… J’avais l’embarras du choix. Mais je ne sais pas, de la complexité logistique, de la stricte surveillance de mon budget ou de l’envie de m’essayer à l’oisiveté, laquelle de ces trois raisons m’a poussée à ne pas faire de programme. En tout état de cause, c’était ce que je pouvais faire de mieux.

Je me retrouve à cuisiner dans le petit espace commun, très cosy, où deux suédoises font une partie de cartes endiablée. Un florentin moustachu est de corvée de vaisselle, je lui sers ce qu’il me reste de mes années d’italien. Par la fenêtre, je vois le ciel prendre des teintes surréalistes, si bien que je finis par m’installer au bord de l’eau, jusqu’à 23h30 passées. Je me dilue dans le paysage, avec ma musique, et cette énergie douce, lente, cette lueur des soleils de minuit qui me montre le passage.

Je passe du temps, le matin, à lire dans cette même cuisine en bois. Un mauvais café en main, mais ce n’est pas grave. Plus tard, je remonte la longue route jusqu’à la gare, cette fois délestée de mon sac à dos, pour aller dans le village d’à côté, Leksand. Il y a un parfum de cannelle et de fleurs qui flotte dans l’air, s’élevant du bitume et des bas-côtés humides de la pluie nocturne. Le soleil perce timidement derrière un ciel voilé, il fait chaud. Lourd.

La petite gare aux volets clos, qui me rappelle celle de mon village, voit arriver le train. Je monte dedans. J’en suis, je crois, la seule passagère.

De Leksand, je ne rapporte rien. J’en garde seulement la joie immense d’un repas délicieux, typiquement suédois : buffet de salade à composer et soupe, plat du jour unique (un chili con carne divin) et buffet de desserts, avec moule à gaufres pour faire ses propres gaufres minute. Pendant ce temps, une pluie diluvienne s’abat au-dehors.

Sur le chemin du retour, le ciel est sec, mais la pluie a excité les atomes de la nature. Petrichor. C’est comme cela que l’on appelle ces effluves étranges et entêtants qui réveillent des souvenirs après la pluie. Herbe vigoureuse. Terre fraîchement retournée. Je marche dans un monde olfactif et dansant.

Je tombe par hasard sur deux boutiques improbables : un atelier de céramique faisant aussi dépôt de vêtements de seconde-main, duquel je ressors avec une fabuleuse jupe fleurie, parfaitement à ma taille. Ou la main du destin à l’œuvre. Une autre, havre de beauté et paradis des sens pour les amoureux, comme moi, de ces atmosphères anglaises chargées de fleurs, de lampes chaudes, de savons odorants, de coussins en velours, de gravures anciennes. Le parquet grince sous mes pieds. 

Qui aurait pu penser que Tällberg abriterait de tels endroits ?

Tällberg – Motala
1 train / 4h27 de voyage

Je quitte le camping au petit matin, ayant pris soin de régler mon séjour la veille. Il est tôt, mais il fait déjà bon. J’ai les bras nus. J’entame ma remontée de route, musique dans les oreilles. J’ai bien songé à demander à quelqu’un, au camping, de me déposer d’un rapide coup de voiture à la gare. Mais j’aurais eu l’impression de tricher.
La marche est devenue, malgré la fatigue et les douleurs, un élément à part entière de ce voyage. J’ai découvert ce qui me liait à elle, en tant qu’être humain. Ce lien intime, archaïque. La marche est un pouvoir, c’est qu’il nous reste quand il n’y a plus rien. C’est le mouvement, c’est le maintien, c’est l’espoir. Sans elle, je n’aurais jamais eu ce sentiment de traverser réellement les lieux, de les expérimenter, de les ressentir. Je n’aurais jamais, non plus, découvert à quel point mon corps est robuste, et mon esprit combatif, résilient. Elle est devenue mon acolyte, autant que mon défi.

Ma destination finale n’est pas Motala, mais Vadstena, une ville médiévale posée au bord du lac Vättern, le deuxième plus grand lac du pays. De la gare, j’attrape un bus qui me dépose à la porte d’une rue pavée. Ici, tout n’est que dédale de vieilles rues, fenêtres en bois coloré et bacs à fleurs débordants. On se croirait dans un livre d’images. Je vois passer une vieille femme qui tire une charette en bois chargée d’une bonbonne de café en métal et de gâteaux. Elle s’arrête en proposer aux commerçants qui tiennent des petits stands dans la rue. Ce doit être jour de brocante. Plusieurs d’entre eux s’amusent de me voir là. Une française venue se perdre à Vadstena ? Ce n’est pas banal.

Je mange une salade composée par mes soins (merci les buffets Picadeli) au bord du lac, sous un soleil presque irritant. Puis je débats longuement avec moi-même de l’intérêt ou non de visiter le château, finissant par trancher en faveur du oui, pour la même raison qui m’a poussée à faire le tour de la mine de Falun. Je n’ai pas traversé la moitié de l’Europe pour simplement regarder des lacs et prendre des fleurs en photos.

Il est plus dépouillé que celui de Kalmar, mais plutôt sympa à voir. Mon vrai plaisir, néanmoins, réside dans la pause café que je m’octroie en sortant, à la Bageri Hamilton. J’y goûte un bulle au sucre – d’habitude ils sont à la cannelle ou à la cardamome – et c’est une dinguerie. J’en profite pour finir la lecture de Narcisse et Goldmund d’Herman Hesse, livre conseillé par un ami et choisi pour accompagner cette aventure. Choix très à-propos, quand on vagabonde.

Le temps de divaguer encore un peu dans les charmantes rues de ce bourg, puis je m’écroule de chaleur dans l’arrêt de bus. Tout ce que je veux, c’est arriver au camping, poser ma tente et plonger dans l’eau. J’ai l’impression que de la vapeur brûlante s’échappe de mon corps. 

Loin de l’ambiance arbres et petits oiseaux de Tällberg, le camping ici est immense et fourmille de monde. Il me faut pas loin de dix minutes de marche pour rejoindre mon emplacement. Je garde en tête mon objectif : l’eau, le lac, moi dedans. 

Les lacs de Suède 
Découverte voyage

Tente installée, je fais un crochet par les douches passer mon maillot. En plein processus, je remarque une vilaine araignée près de la fenêtre. Gros corps, petites pattes pointues. Une typique araignée des champs. Je l’ignore, et continue à retirer mes vêtements. Puis j’en remarque une deuxième, et lève la tête. Il y en a une troisième au plafond. Puis quatre, cinq… En fait, il y en a partout. Elles pendent aléatoirement, au-dessus de ma tête. Je commence à me sentir mal, frissons désagréables dans l’échine, petite tachycardie. C’est ridicule, mais les savoir là m’angoisse de manière absolument déraisonnable. Je les imagine se laisser tomber sur moi toutes en même temps. Ça m’oppresse. Et je suis totalement nue, accessoirement.

Le coup de grâce, c’est quand je vois celle près du plafonnier. Énorme. Qui bouge. Panique totale. Je n’ai jamais enfilé un maillot de bain aussi vite de ma vie.

Je ressors en courant de cette pièce de l’enfer, quand je réalise quelques mètres plus loin que j’ai oublié mon badge d’accès aux sanitaires sur le lavabo. C’est sûr, je ne pourrai jamais faire Fort Boyard.

Je m’apaise dans l’eau miroir. Le lac Vättern est si grand qu’on dirait une mer. On n’en voit pas la fin. Le sable est doux, je m’avance loin et longtemps, jusqu’à avoir de l’eau jusqu’aux hanches. Le soleil se reflète si fort qu’il me semble me baigner dans de l’étain liquide.

Voyage près des lacs de Suède

J’ai dîné dans l’herbe, me délectant d’un coucher de soleil mémorable. La nuit l’est tout autant, mais pas pour les mêmes raisons. L’orage gronde au dehors, et le vent me réveille brutalement, en faisant claquer la toile de tente. Il me faut quelques secondes pour comprendre que ce ne sont que les éléments qui se déchaînent. Quelques secondes durant lesquelles je sens cette décharge désagréable me traverser les entrailles. La peur. Cela me fait réaliser que je n’avais pas eu peur une seule fois depuis le début de ce voyage. Et si c’est pour une histoire de tente malmenée par le ciel, je prends volontiers. 


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