12 jours sur la haute route Chamonix-Zermatt


Il y a quelques mois, j’ai décidé de faire la Haute Route Chamonix-Zermatt à pied. Cela faisait longtemps que je souhaitais m’essayer à la randonnée itinérante en solo, et j’ai aimé l’idée d’aller de l’un à l’autre de ces deux berceaux de montagnes mythiques.

D’aucuns diront que c’était ambitieux, voire un peu fou, de se lancer dans un tel parcours quand on a aussi peu d’expérience – j’aime beaucoup marcher, mais je me qualifie volontiers de randonneuse du dimanche plutôt que de trekkeuse chevronnée. Peut-être que j’aime me challenger plus que je ne l’imagine.

Refuge du col de Balme
Haute Route Chamonix-Zermatt
Refuge du col de Balme
Haute Route Chamonix-Zermatt
Refuge du col de Balme
Haute Route Chamonix-Zermatt

Je me suis bien entendu entraînée. Puis je suis partie un beau jour de juin, sous un soleil vorace et étouffant. Il m’a fallu 12 jours pour rejoindre Zermatt. J’ai marché 130 kilomètres, ce qui est un peu moins que le parcours habituel. Mais j’ai dû légèrement adapter mon itinéraire afin de préserver mon corps et gérer ma fatigue. La vérité, c’est que le défi était bien plus difficile que ce à quoi je m’attendais. Certes, j’avais étudié le topo avant, passé et repassé mes étapes, le dénivelé, les kilomètres. Je m’étais préparée à devoir porter 12kg de sac, je savais que ce serait éprouvant. Mais je n’imaginais pas que les chemins seraient aussi raides, aussi techniques. Je ne pouvais pas anticiper la chaleur terrible, traversée d’un air maigre et tiède, des premiers jours.

Lancée sur d’interminables sentiers n’offrant ni ombre ni répit, je me suis malgré tout surprise à tenir. J’étais là, j’avançais à petit pas, grimaçant, soufflant, râlant, mais j’avançais. Je n’avais pas d’autre choix que de poursuivre, parce qu’une fois qu’on a commencé à monter, il faut pouvoir redescendre. Je n’ai pas ignoré ma fatigue, ni mes douleurs, ni mon dépit de voir les heures défiler et de savoir qu’il m’en restait encore, mais j’ai fait avec. Et cette résilience m’a fascinée. La façon dont l’esprit se focalise, s’aiguise autour d’une détermination qui ne laisse pas de place au doute, ni au renoncement. Cette manière qu’a le corps d’emmagasiner des souffrances, de les endurer puis de les évacuer.

Cabane de Louvie
Haute Route Chamonix-Zermatt
Cabane de Louvie
Haute Route Chamonix-Zermatt

Ce genre d’expérience exige d’ailleurs de lui porter une attention toute particulière. On devient conscient des plus infimes variations – chaque contracture, chaque tiraillement, chaque sensation de fatigue ou regain d’énergie soudain. Tout s’imprime et se vit. On sait exactement quand la forme mentale et physique sont alignées, ou quand elles ne le sont pas. On réalise aussi à quel point on peut s’adapter. Marcher même avec les stigmates des jours précédents, se surprendre à souffrir moins après quelques heures d’effort.

Les émotions fluctuent. La joie et l’émerveillement laissent place au raz-le-bol, au dépit, puis à la satisfaction, à la nostalgie, au soulagement, à la fierté. Tout se bouscule. Et rien ne dure. 

Champex
Haute Route Chamonix-Zermatt
Champex
Haute Route Chamonix-Zermatt

Chaque matin, par exemple, je pouvais sentir dans mon ventre le malaise diffus d’une angoisse. Celle de ne pas savoir ce que cette nouvelle journée allait m’apporter. Comme si les cartes étaient constamment rebattues. Allais-je tenir physiquement ? La météo serait-elle favorable ? Le chemin serait-il passable ou épuisant ? Chaque jour terminé était une victoire, mais ne garantissait en rien que celui d’après aurait une issue similaire. 

Refuge d'hiver de Prafleuri
Haute Route Chamonix-Zermatt
Refuge d'hiver de Prafleuri
Haute Route Chamonix-Zermatt

Autour des autres tables, des randonneurs que j’avais déjà croisé les jours précédents ne semblaient pas aussi accablés que moi, et c’est là, vraiment, que j’ai pensé que j’avais peut-être surestimé mes capacités – ou bien sous-estimé le niveau de ce trek. C’est là aussi que j’ai décidé, après quelques tergiversations mais en écoutant surtout mon instinct, de ne pas faire l’étape du lendemain, qui comportait le passage du col le plus difficile du parcours. Ce renoncement m’a coûté, mais j’ai vite compris que c’est grâce à lui que j’allais être capable de poursuivre. Et cette perspective a tempéré mon amertume. L’objectif était d’aller au bout certes, mais pas à n’importe quel prix, ni en perdant de vue le plaisir. 

Car si j’avais décidé de me lancer dans une telle aventure, ce n’était pas uniquement pour tester ma résistance. Je voulais éprouver la beauté de manière brute et intense, me confronter à la nature. C’est pourquoi j’ai choisi, la plupart du temps, de ne pas écouter de musique. Juste les sons environnants. Le chant des oiseaux, les cloches des vaches, le vent, le sifflement des marmottes, le grondement des torrents. Ma propre respiration. Une manière de s’immerger dans l’effort, mais aussi dans ce qui nous entoure.

À chaque fois que l’on relève la tête, on est pleinement présent. Conscient des frémissements de la lumière à travers les branches, de la rosée scintillant sur les feuilles, des nuages volatiles, des montagnes floues à l’horizon, de la raideur de la pente dévalant jusqu’à la vallée en contrebas. Des fleurs. Des infinies nuances de vert qui ombrent la forêt. J’ai traversé des villages, m’extasiant en silence sur le rouge intense des géraniums, sur l’idéal romantique de ces petits chalets en bois parsemant les alpages. J’ai observé le croissant dodu de la lune, sobrement suspendu dans le ciel velouté, d’un mauve bleuté, qui suit le coucher du soleil.
Je me suis sentie témoin d’une vie échappant à notre maladresse pataude d’être humain. Une vie légère et subtile, se devinant dans le dialogue de l’air vibrant et des rayons de soleil qui fait bruisser les sous-bois. Une vie qui se ressent plus qu’elle ne se décrit. 

La Haute Route étant relativement peu fréquentée, j’ai souvent passé des heures entières à ne croiser personne. Et se retrouver seule au milieu d’aussi vastes étendues, de montagnes aussi sauvages, est clairement une expérience d’humilité. C’est impressionnant, voire même, je le reconnais, un peu effrayant parfois. C’est que je ne suis pas habituée à ce genre de solitude. Celle-ci vous fait sentir petit, fragile, vulnérable. Loin de tout et de tout le monde. Je ne compte plus le nombre de fois où je me suis surprise à regarder partout autour de moi, espérant voir apparaître une silhouette dans le paysage. Je n’aurais même pas eu besoin que cette personne me parle. Simplement, je voulais que quelqu’un d’autre soit là, quelque part. Pas trop loin.

Peut-être que je préfère ma solitude quand je suis au milieu des autres. Que j’ai besoin de sentir des présences autour de moi. Peut-être que la solitude que j’aime n’est qu’un artefact, et que celle, véritable, qui vous retire du monde, m’effraie. Pour autant, je lui trouve quelque chose de profondément attirant et désirable. Je l’ai touchée du doigt, et elle m’a bousculée, me forçant à réfléchir. Me donnant, je crois, envie d’y revenir. Un jour, plus tard. 

Retrouver ces visages familiers de jours en jours, sans s’y attendre parfois, avait quelque chose d’infiniment plaisant et rassurant. Cela a transformé cette odyssée solitaire et introspective en une sorte d’expérience partagée. Nous avions les mêmes étapes, faisions face aux mêmes difficultés, parlions parfois de nos fatigues et de nos joies. Leur existence, quelque part, a donné corps à ce voyage. Ils ont été la surprise que je n’attendais pas.

Les premiers jours, je me suis interrogée en boucle sur les raisons qui avaient bien pu me pousser à faire ça. Qu’est-ce que je cherchais à me prouver ? À quoi voulais-je appartenir ? Qui avais-je envie ou besoin d’impressionner ? À mesure que j’avançais cependant, la question s’est fait moins prégnante, jusqu’à se diluer complètement. Les moments ont remplacé les raisons, le besoin d’explication. J’ai marché des heures enveloppée de nostalgie à l’idée que cette parenthèse allait se terminer. Qu’il n’allait me rester que cet impalpable que j’essaye humblement de retranscrire, mais qui ne peut véritablement exister qu’entre mon coeur et mon esprit.


Hôtel CERVO - Zermatt
Hôtel CERVO - Zermatt
Hôtel CERVO - Zermatt

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Dans mes oreilles

Commentaires sur « “12 jours sur la haute route Chamonix-Zermatt” »

  1. Dufay

    Magnifique Marie ! Tu as une plume aérienne, poétique, fluide, humaine et immersive. Tu nous embarques avec toi. J’ai même versé ma larme à la lecture du passage où tes propres larmes se sont échappées, dans la chaleur du refuge.

    J’espère que tu écris ou écriras ton propre livre. Tu as le talent pour et les mots pour trouver un public fidèle.

    Je t’embrasse et bravo pour cette aventure que je n’orais oser braver seule… Malgré l’envie depuis de nombreuses années.

    Carine… de Besançon

    1. Marie Baum.

      Merci infiniment Carine pour ces mots 🤍
      Je suis heureuse que ce récit t’ait embarqué et que l’on ressente un peu de ce que j’ai ramené de ces 12 jours hors du temps. C’est une expérience à tenter !
      Et l’écriture, elle est toujours là, quelque part, et j’espère arriver peu à peu à la partager avec de plus en plus de monde 🙂
      Je t’embrasse aussi,
      Marie

  2. Chrystelle Verdier

    Merci de nous faire partager ces si beaux moments, pour ma part, je n’aurais jamais de toute ma vie, ta force et ta détermination et je t’admire tellement pour cela . Te lire est si facile, tu nous enveloppes avec toute ta douceur et tu nous transportes dans tes voyages …. Merci et bravo à toi Marie 🥰

    1. Marie Baum.

      Olala merci infiniment pour ces mots 🙏🏻
      Rien ne me fait plus plaisir que de savoir que j’arrive à transmettre un peu (beaucoup ?) des émotions que je ramène de ces voyages et aventures, et de voir qu’on prend le temps de les lire… Alors merci ❤️

  3. Olivier BG

    Voilà Marie, je viens de lire ta lettre. Comme à chaque fois, je le fais dans le calme nécessaire à l’appréciassion des mots et à la quiétude qu’ils génèrent en moi. Comme dans ton texte, un verre de vin m’accompagne dans la même heure bleue que la tienne, le Cervin en moins.
    Bisettes !
    Olive.

    1. Marie Baum.

      Le meilleur moment de la journée 🌙
      Et avec un verre de vin en plus !
      Merci de me suivre toujours 😘

  4. daddy Genou en sucre

    Alors …. comment te dire …. ? Comment exprimer mon émotion paternelle en te lisant. Un partage de fierté, de grandeur, de transmission et d’éternité. Ton arrière grand père poserait son regard bleu doux sur ta grandeur fragile. Et j’adore cette image de lui mon modèle te souriant de cette éternité minérale transmise. Comme mamie qui sans bien le comprendre t’a accompagné, comme moi qui ne te quitte pas des yeux sur ce chemin lumineux et doux que tu dessines chaque jour. Quelle belle aventure dans laquelle je me verrais bien être ton compagnon de sentiers escarpés pour que tu m’aides à les franchir. Un accomplissement !
    Merci ma fille

    1. Marie Baum.

      Merci à toi ❤️
      C’est grâce à tous ces récits de famille et à cet esprit d’aventure et de dépassement que j’ai eu envie moi aussi de me lancer dans mes propres explorations ! Et ce ne serait pas possible sans tout ce soutien, et ces regards encourageants, et cet amour partagé…!

  5. daddy Genou en sucre

    Quand une plume se lance dans l’encrier d’une aventure minérale la marque laissée sur le corps disparaît quand le texte écrit dans le mémoire interne, celui de l’esprit s’imprime pour une éternité satisfaisante. Je suis tellement surpris de ta capacité à te mouvoir comme la plume et le poids de tes mots qui comptent un récit qui me laisse envieux.
    Merci de me remuer pour que je ne laisse le vieillard entrer.

    1. Marie Baum.

      ❤️❤️❤️

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