Une brève histoire du Montenvers


C’est l’un de ces matins d’hiver où le ciel est très haut. Il étend loin son bleu pâle, sa clarté froide que l’on devine joyeuse lorsqu’elle vient ourler le bord des montagnes d’un liseré couleur de soleil. Une petite foule se presse le long des rails, attendant l’arrivée du train dans une douce impatience. Le froid bruisse de conversations, l’air se charge de souffles blancs.

Le wagon nous arrive. Il est d’un rouge éclatant, aussi pur et profond que celui d’une pomme lisse, rutilant comme une locomotive miniature que l’on aurait tout juste déballée de son carton. Nous prenons place contre la vitre, sur les banquettes en bois lustré. Il ne reste aucun siège vide. Les anoraks se pressent les uns contre les autres, dans ce bruit de frottement caractéristique, le train s’ébranle.

Train du Montenvers

Il serpente à travers la forêt, encore baignée d’ombre et de lumière bleue. Son Klaxon retentit soudain, rebondissant jusqu’en bas des pentes – si l’on prête attention, on peut l’entendre depuis les Praz l’été, ce petit chant court et immémoriel, comme tout droit sorti du ventre de la montagne.

À mesure que l’on monte, il y a de la neige qui s’installe dans les sous-bois et la physionomie du paysage se modifie : la vallée se fait petite, des versants s’éloignent, d’autres se rapprochent. Des aiguilles disparaissent et d’autres se distinguent mieux. Puis, au détour d’un virage pointent les Drus, qui paraissent immenses, mais aussi moins inaccessibles vus d’ici. 

Histoire de l'hôtel du Montenvers

Le Grand Hôtel trône ici depuis 1880. Mais l’histoire du Montenvers commence bien avant lui, en 1779. Cette année-là, un anglais du nom de Mr Blair décide d’offrir à ce territoire de montagne un petit abri, afin que les courageux visiteurs puissent se protéger des intempéries. Mais celui-ci se dégrade vite. C’est alors qu’un autre grand amoureux de la vallée de Chamonix, le genevois Théodore Bourrit, se saisit du problème. Il parvient à trouver le soutien financier nécéssaire pour construire ce qui deviendra le premier vrai refuge de montagne. Ainsi, en 1795, le Temple de la Nature voit le jour. Juste en dessous de l’hospice de Blair, ce petit bâtiment ovoïdal dédié à la nature et à la montagne devient l’arrêt obligatoire de tout visiteur du Montenvers. Il voit défiler en ses murs les plus illustres noms du XIXe siècle : Victor Hugo, Lord Byron, Marie Shelley, Alexandre Dumas, Chateaubriand…

Pendant plusieurs décennies, il subira des dégradations et quelques réhabilitations, jusqu’en 1840, où une nouvelle auberge sort de terre : il s’agit du premier hôtel du Montenvers. Le Temple de la Nature n’est alors plus un refuge à cette période. C’est un cabinet d’histoire naturelle, que les voyageurs continuent de visiter pour le plaisir. L’hôtel est exploité pendant 40 ans, jusqu’à la construction du Grand Hôtel que nous connaissons aujourd’hui. Avec son arrivée, les autres bâtiments perdent rapidement de leur attrait et seront même définitivement délaissés, bien qu’ils soient toujours visibles dans la pente à gauche du chemin.

Grand Hôtel du Montenvers
Histoire de l'hôtel du Montenvers

Nous y sommes. Il nous fait face. Sa grande terrasse baignée de la lumière du matin est vide – en cette saison, on ne sort ni tables ni chaises, car les minutes sont comptées avant le retour de l’ombre. Mais on boit quand même son café dehors, tasse à la main, nez vers les cimes. Et quand on pénètre à l’intérieur, c’est comme entrer dans un bout d’histoire. Ses murs lambrissés, son parquet inégal, son atmosphère sombre, rouge, accueillante. On y entre en même temps que le soleil qui filtre un peu à travers les vitres, juste le temps d’une heureuse apparition avant de s’en aller disparaître par delà les sommets.

La grande salle est encore silencieuse à cette heure. Tant mieux. Cela nous permet de nous imprégner de l’endroit. On sent dans l’espace chargé, dans les craquements du bois, dans le verre fumé des appliques, tout le poids d’un long siècle. On entend les godillots marteler le sol, le manche des piolets frapper le parquet, les gourdes en métal tinter contre les tables. L’odeur de la neige et du froid, mélangée à celle du feu et du vin. On peut voir les vêtements de laine pendus aux portes-manteaux et les crampons de métal sécher sur le parvis. On imagine les barbes scellées de glace et les chansons offertes au coin du feu, les douleurs et la camaraderie, les récits d’aventure et les rires qui ont gorgé les plafonds de mémoire.

Histoire de l'hôtel du Montenvers
Histoire de l'hôtel du Montenvers

Dans la pièce du fond, d’immenses vitres plongent sur le versant d’en face, nous donnant cette curieuse impression d’être hors de tout, suspendu, privilégié. D’humblement tutoyer la grandeur de la nature et du temps. Nous déjeunons là, derrière la verrière, guettant le passage du soleil entre les aiguilles. Quand il sort, il nous baigne d’une douce tiédeur et étend son joyeux éclat sur toute la salle, et les arbres, et les pentes au-dehors. L’ambiance est agréable, le bruit des pas sur le parquet donnent l’impression d’être dans une grande et vieille maison de famille.

Sur les murs, on aperçoit des photos de Tairraz. Tout chamoniard en a déjà vu, des photos prises par cette illustre famille. Une dynastie de guides-photographes de père en fils, sur quatre générations. Joseph, l’arrière grand-père, sera l’un des premiers, avec les frères Bisson, à emmener un daguerréotype en montagne, et à réaliser, en 1861, une photo depuis le sommet du Mont-Blanc. Il faut savoir que l’appareil seul pèse une vingtaine de kilos, et qu’il faut ajouter à cela le trépied, et les plaques de verres, qui pèsent chacune une dizaine de kilos également. Une véritable expédition, et une véritable prouesse pour l’époque !

On peut imaginer que c’est cet attachement à la nature, à sa beauté et à l’expérimentation qui fera naître la même vocation chez son fils Georges, puis chez son petit-fils Georges II et enfin chez Pierre, le dernier guide-photographe ayant repris le flambeau de l’illustre destinée familiale. Chacun à sa manière aura contribué à magnifier la montagne, à en révéler sa puissance et à mettre en lumière la profondeur du lien qui l’unit aux hommes, avec beaucoup d’amour et d’humilité.
Que reste-t-il de cet amour aujourd’hui ? La montagne continue d’exercer une immense fascination, elle n’a rien perdu de sa mystique, ni de son indomptabilité. Mais elle n’est pas exempte de tout danger. La Mer de Glace en est le parfait et triste exemple. Glacier qui jadis coulait de la montagne comme une large langue de rivière éclatante, il n’en reste rien de visible aujourd’hui. Rien qu’une moraine de cailloux grisâtres, qui ne peut qu’éveiller chez ceux qui la contemplent une amère tristesse. 

C’est sans doute pour cela que voir ces photographies sur ces murs-là, au bord de ce glacier-là, prend un sens particulier, et nous invite à une humble réflexion sur le passage du temps, ce que l’on laisse derrière nous, comme traces et comme souvenirs. Nous sommes à la fois témoins et acteurs de ce temps, de son évolution. Fouler des sols vieux, traverser des murs anciens, c’est habiter momentanément un héritage. C’est se confronter au passé et au présent. Et cette gratitude que l’on peut ressentir à observer ce qui subsiste, tout comme la peine de constater ce qui a disparu, elles seules doivent être notre boussole, pour honorer, pour respecter, pour prendre soin. De ce qui fut, de ce qui est, et de ce qui demain sera, même quand nous ne serons plus là.


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Commentaires sur « “Une brève histoire du Montenvers” »

  1. Myriam Effert

    Très bel endroit. Tu sais restituer la magie, la douceur et la beauté de cet endroit.
    Ta plume est tours enchanteresse et paisible.
    J’aimerais bien y passer un moment.

    1. Marie Baum.

      Merci beaucoup Myriam 🙂
      Si tu as l’occasion d’y aller, c’est un endroit fabuleux !

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