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La Suède en train – Ep. 2 : Stockholm
Kalmar – Stockholm
via Linköping et Eskilstuna – 3 trains / 6h36 de voyage
Matin du 7e jour. Je ne peux pas croire que 7 jours se sont déjà écoulés. Et en même temps, j’ai l’impression d’être partie depuis une éternité. C’est fabuleux.
Le réveil a sonné tôt. Il me fallait rempaqueter toutes mes affaires, rejoindre la gare à pied et compter le temps d’aller me prendre un café à emporter. Je passe la première partie de mon trajet à relater mes aventures des trois derniers jours dans mon Moleskine. J’adore l’idée de trimballer un carnet et un stylo dans ce gros sac. Garder ce lien, que je qualifierais presque d’archaïque, au papier, à l’écriture. Ce carnet qui peut se corner, prendre l’eau, que l’on peut perdre, qui n’est pas infini, que l’on ne peut pas recommencer encore et encore, qui nécessite un peu de temps pour le remplir.
Quand je lève la tête, mes yeux attrapent des forêts de bouleaux et de conifères, des lacs entourés de hauts pins maigres, des maisons épaisses et reculées. On est dans les terres. C’est vallonné. Il fait beau. Je voudrais pouvoir tout enregistrer, tout garder. Chaque éclat de couleur, chaque pensée émerveillée, chaque sursaut raté, quand je vais pour dégainer mon objectif et que c’est déjà trop tard.
J’arrive à Stockholm en milieu d’après-midi, sous un ciel radieux. Passé le premier moment de flottement, cette excitation doublée d’un petit vertige de l’inconnu, où l’on tente vainement de se repérer tout en ayant aucune idée de comment se déploie la ville, je suis enfin dans la bonne direction. Mon camp de base sera Gamla Stan, coeur historique de la capitale, très touristique mais aussi très central, donc pratique.
Je n’ai pas fait trois pas dans la première ruelle que je peux déjà le dire : je suis amoureuse de cette ville. Quelque chose m’y attirait depuis toujours. Je ne saurais dire quoi. Et m’y voilà enfin. Le bleu du ciel est indécent. L’ombre de la ruelle paisible où je marche est chargée de tons solaires. Les rouges, les oranges, les jaunes des maisons anciennes teintent l’atmosphère d’une gaieté chaleureuse. Je suis subjuguée.


Je prends mes quartiers à Castanea, une petite auberge de jeunesse qui ressemble à un appartement. Ambiance dédale de pièces et parquet ciré. Délestée de mon gros sac, je ressors illico me balader. Cornet de glace en main, j’explore chaque recoin de la vieille ville, qui sous les boutiques à la con et quelques rues un peu bondées, revêt malgré tout un incroyable charme. Je pousse ensuite jusqu’à Södermalm, le quartier cool et populaire, pour profiter du coucher de soleil sur la Mosebacketerrassen. Imaginez un beer garden en rooftop, des guirlandes d’ampoules, une vue imprenable sur le parc d’attraction vintage Gröna Tivoli et le parc Djurgården.
Assise au soleil sur la grande estrade en bois, je me laisse pourtant aller à une étrange nostalgie. Celle d’un moment qui n’a pas existé, qui pourrait être idéal, si mes ami(e)s étaient là pour le partager. Cela, somme toute, n’enlève rien à la magie. L’heure dorée laisse place à l’heure bleue, et je ne crois pas avoir déjà vu un ciel aussi doux. Tout me ravit. Je commence à croire que cela va être une constante de ce voyage.


De retour à l’auberge, je me prépare des pâtes dans la petite cuisine commune. Elle est exigüe et charmante, comme à la maison. Je m’installe sur un petit tabouret, assise au rebord de la fenêtre ouverte, un œil sur le ciel et une oreille dans les rumeurs qui montent de la rue.
Ma première véritable journée commence le lendemain, au Café Krans. Bon café, bon kanelbulle, coussins en velours. Tout pour me plaire. Aujourd’hui est aussi le jour de Midsommar. C’est l’une des fêtes traditionnelles les plus importantes de Suède, qui célèbre l’arrivée de l’été. J’ai pensé que ce serait pittoresque, bucolique et festif – on y danse avec des couronnes de fleurs, il y a de la musique dans les parcs… Le bon moment pour être en Suède, en somme. Mais je me suis un peu trompée sur ce point. Qui dit fête nationale dit jour férié. Tout est à l’arrêt.

Du café Krans, je pars à pied vers Norrmalm. N’ayant pas un immense coup de coeur pour ce coin, je poursuis en direction d’Östermalm. Les trottoirs ondulent déjà sous les flots de familles marchant paniers en osier au bras en direction de Djurgården. Les filles sont vêtues de blanc. L’humeur est à la fête.
Je suis conquise par Östermalm. C’est un quartier plutôt chic, aux bâtiments cossus qui ne sont pas sans rappeler les accents haussmanniens du Paris que j’aime. Je tombe là sur l’église Hedvig Eleonora, dont le corp jaune ne laisse rien présager de l’immense voûte bleu gris qu’elle abrite. L’atmosphère y est sombre, mystique, silencieuse. Saisissant contraste avec l’extérieur, qui resplendit de soleil et de chaleur. La seule constante est le silence.
Car, en ce jour particulier, les avenues sont absolument désertes. C’est très étrange, de marcher dans des rues vides. Je découvre une Stockholm inconnue, secrète, rare. Midsommar a aspiré la substance de la capitale, pour n’en laisser que l’enveloppe, fière et silencieuse. Il n’y a bien que les retardataires et les exilés, comme moi, pour se repaître du décor, pour apprécier la scène abandonnée. Parce que le spectacle, lui, est ailleurs.
Après avoir acheté de quoi pique-niquer, je m’en vais à Djurgården, l’île-parc. C’est sur cette île que se trouvent certains des principaux musées – Nordiskamuseet, Vasamuseet, le musée ABBA…- ainsi que Skansen et Gröna Lund Tivoli. Mais c’est avant tout un ersatz de verdure, dont les étendues d’herbe et les parterres de fleurs sont sillonnés de chemins, ombrés d’arbres et, bien sûr, bordés par un paisible bras de mer cobalt. Si l’on se demandait où l’âme de la ville s’était enfuie, c’est bien ici qu’elle vibre. L’ambiance y est joyeuse et estivale : ça boit, ça mange, ça rit, ça joue aux cartes, ça discute. On est hors du temps.
Je me mets donc à l’heure suédoise, et m’installe sur l’herbe. Je grignote, je lis, j’écoute de la musique. Il fait si chaud que je finis même par enfiler mon maillot de bain – se pourrait-il que je revienne de Suède bronzée ?!

De retour à l’auberge pour recharger mon téléphone et avancer mon carnet de voyage, je fais la connaissance de Meghan, une américaine. C’est elle qui se met à me parler – elle voyage seule, comme moi – et nous décidons rapidement de dîner ensemble. Programme basique, qui s’avère plus compliqué que prévu : nous trouvons porte close sur porte close. Nous finissons dans une brasserie au nord de Södermalm, dont le bon accueil et l’ambiance un brin festive me console un peu. Ça, et un Moscow Mule, surtout.
Nous parlons de tout, avec cette intensité propre aux rencontres que l’on sait éphémères. La soirée se poursuit sur les quais de Gamla Stan, dans un air frais, bienvenu. Face à nous, de vieux voiliers se balancent sur l’eau noire, et des arbres se découpent sur le ciel mauve.
Pour mon second petit-déjeuner, je donne une chance au restaurant de la placette au châtaignier, que je vois depuis mon dortoir. Meghan me l’a conseillé, et je ne peux que l’en remercier. Le kanelbulle est divin. Doux et rebondi, moelleux, équilibré, le sucre parfaitement cristallisé, et quand je le trempe dans mon latte, le mélange du café et de la cannelle sur mes papilles est un envoûtement. C’est de loin le meilleur que j’ai mangé.
Il fait une tiédeur délicieuse, on perçoit par les fenêtres ouvertes de la bonne musique et le chuintement du percolateur quand le café coule. Je pourrais rester là ma vie entière.

Comme la plupart des grandes capitales, Stockholm regorge de musées, et sur ma liste, il y en a beaucoup. Je commence par le Moderna Museet. Outre la collection permanente, mélangeant tableaux, photographies, vidéos, sculptures et créations diverses, le musée dispose d’un grand espace dédié à l’architecture. À l’appui de maquettes et de textes, on y découvre le lien entre l’évolution architecturale suédoise, la politique et la sociologie… Passionnant. Mention spéciale aussi pour la boutique du musée, où je traîne mon désespoir devant la quantité de beaux livres d’art et de photo que je ne pourrai pas ramener avec moi.
Je profite d’être là pour déjeuner au Café Blom, le petit restaurant du musée. Un havre de paix, qui propose l’un des meilleurs grilled cheese au pastrami. C’est là, aussi, que je goûte un Punschrulle (spécialité au biscuit, chocolat, pâte d’amande et liqueur, qui te file du diabète direct, mais qui se laisse très, très bien manger quand même).
L’après-midi, je la passe à Skansen, l’immense parc musée ethnologique. On y déambule dans le passé, au milieu de villages, habitations et ateliers reconstitués. Chaque détail a été recréé avec un soin extrême, et malgré la chaleur absolument assommante, je prends un plaisir fou à observer tout ce précieux décorum.
J’allais pour partir, mais Midsommar oblige, les festivités se poursuivent. C’est donc tout naturellement que je me retrouve à écouter des chants suédois et à regarder des touristes danser en rond autour d’un mât, en faisant des chorégraphies bizarres. Je les ai filmés, pour la postérité.
Pour la première fois depuis mon arrivée, je goûte au plaisir du bateau-taxi. Un vrai bonheur, ces traversées de Stockholm. Le temps d’écrire quelques cartes postales, et de parler à de vieux allemands qui s’étonnent de me voir écrire des cartes postales, me voilà de nouveau en route. Je pars rejoindre Damien, un ami d’amie, pour une petite baignade.


C’est qu’à Stockholm, il y a Långholmen. Une île plage, à l’ouest de la ville. Elle abrite une petite étendue de sable, une forêt et de nombreux spots pour se poser, profiter du soleil et piquer une tête dans la mer. C’est exactement ce que nous faisons. L’eau est un peu fraîche, je n’arrive pas à aller plus haut que le ventre, mais quelle sensation incroyable ! Et de se baigner après une journée de canicule, et de se baigner… en pleine ville. J’adore.
Nous restons bien après 20h, profitant d’un soleil encore chaud et généreux. Damien m’explique qu’en ce même endroit, l’hiver, les gens font du patin.
La soirée se poursuit par une pizza, puis un verre sur une péniche. Je rentre à pied, trop heureuse de marcher sous un ciel de minuit encore bleuté, un crépuscule qui n’a pas de fin.

En ce troisième jour, toujours aussi resplendissant, je poursuis mon programme culturel par la visite du Nationalmuseum – autrement dit, le musée des beaux-arts. Rien que le bâtiment, déjà, est somptueux. Ses fresques et ses moulures, ses larges escaliers séculaires, ses statues de marbre blanc sur lesquelles tombe la lumière avec une émouvante délicatesse. La collection, organisée de manière temporelle du XVIe siècle à nos jours, présente aussi bien des peintures que des sculptures, du mobilier, de l’artisanat et des même des objets courants, à mesure que l’on arrive dans l’ère contemporaine. J’apprécie cette approche ludique, et complètement décloisonnée, peu habituelle en France.
Je passe le reste de la journée à explorer Södermalm. Dès lors que l’on s’éloigne des grandes artères animées, on sent tout de suite l’esprit hipster et alternatif qui habite le quartier. Quelques terrasses sont accessibles, mais nombre de boutiques sont, à mon grand damn, encore fermées. Après avoir dégusté un excellent wrap aux rillettes de saumon à l’épicerie fine Urban Deli Nytorget, je remonte en direction du belvédère de Mariaberget. Cette longue promenade en bois, agréablement ombragée, offre un merveilleux point de vue sur l’île de Kungsholmen. Il y a toujours beaucoup de fleurs, un vent chaud, toujours ces odeurs qui me cueillent à la faveur de son souffle. Les couleurs sont vives et douces à la fois.

Le soir, je rejoins Damien à Fotografiska, le musée de la photographie contemporaine. Il est presque 22h quand je ressors, sous une voûte céleste peinte en camaïeux de parme. Ça donne envie de rester éternellement dehors. C’est ce que je fais, d’ailleurs. Je me promène dans les rues calmes de Gamla Stan, pour faire que ce dimanche mélancolique et charmant ne se termine jamais.


Lundi. Avant-dernier jour dans la capitale. Le séjour est passé vite et en même temps, non. Je fais beaucoup de choses, mais je prends le temps. Toujours. Comme je me l’étais promis, je donne une seconde chance à Östermalm, qui a retrouvé sa pulsion de vie. Je commence par un petit-déjeuner à Stora Bageriet, boulangerie aussi belle que bonne, quoiqu’un peu chère. On peut quand même noter l’alléchante sélection de Smørrebrød.
Mon objectif véritable, toutefois, réside dans la découverte des halles. C’est l’étape obligatoire du quartier. Celles-ci datent de 1880, et le bâtiment en briques rouges, à l’architecture notable, est à peine un avant-goût de ce que l’on trouve à l’intérieur… Entre l’impressionnante structure métallique, les échoppes en bois ancien, les comptoirs magnifiques, la profusion de mets et l’ambiance chaleureuse, bouillonnante, on ne sait plus où donner de la tête. Je m’y promène longuement, regrettant de ne pas pouvoir y manger, contente aussi de ne pas avoir à faire de choix, tant tout semble délicieux.

J’ai rendez-vous ensuite avec le Vasamuseet, le musée du bateau échoué. Je n’étais pas sûre de vouloir le visiter, étant plus branchée vieilles peintures que marine, mais c’est semble-t-il un passage incontournable. Là encore, les suédois ont su me surprendre. Déjà, la carcasse est présentée en entier, dans un état de conservation impressionnant – il date tout de même de 1628. La visite elle-même se révèle ultra intéressante, ludique, animée d’objets en tout genre. Je confirme, c’est à faire.
Au sortir de la visite, c’est l’heure de la pause fika. Coutume à laquelle je me suis bien vite habituée, c’est peu dire. Je la fais au Skroten Café & Skeppshandel, petit café de pêcheur dissimulé pas loin de l’eau. Sur la terrasse, avec mon sandwich oeuf / caviar, une part de gâteau et du café filtre à volonté, je savoure la vie.


Je termine cette agréable journée par une nouvelle baignade, cette fois jusqu’aux épaules. Je reviens à pied par les quais, me cuisine un petit plat à l’auberge puis me couche dans mon lit, qui donne sur la place au châtaignier. Par la fenêtre ouverte, j’entends un chant et de la guitare. Les discrets applaudissements. Les éclats de voix. Les bruits de fourchette dans les assiettes. Une rumeur douce.
Pour mon dernier jour, j’ai programmé un réveil. J’ai excursion. Car outre les îles qui composent le cœur de la ville, Stockholm c’est aussi un vaste archipel, qui nécessite un peu plus de temps pour être visité. N’ayant qu’une journée à disposition, je choisis Vaxholm. Il faut environ une heure de bateau pour s’y rendre.
Le centre-bourg est petit, mais plein de charme. J’y découvre un joli port ancien, des maisons fleuries, un petit atelier d’artiste derrière une fenêtre à l’encadrement rouge. Les belles plages, elles, se situent à l’autre bout de l’île. N’ayant plus beaucoup d’énergie, après plus de 10 jours de voyage, je me mets en quête d’un petit coin proche du port. Et je le trouve. Un gros rocher lisse, où je peux laisser mes jambes se faire lécher par le ressac frais.



Allongée ainsi, à suivre une mouette des yeux, j’ai le vague à l’âme. Je pense à ces merveilleux moments que j’ai passés ici. Stockholm a fait plus que tenir ses promesses. C’était mon rêve depuis si longtemps, il me semble devoir en faire le deuil, maintenant qu’il est réalisé. C’est étrange. Comme si un bonheur trop grand pouvait se révéler douloureux. J’ai eu la sensation, tant de fois ces derniers jours, d’être exactement là où je devais être, que rien d’autre de mieux n’aurait pu exister ailleurs en cette même seconde. J’ai appris, éprouvé, à quel point la simplicité pouvait revêtir tant de profondeur, tant de vérité. Et puis j’entame la seconde partie de mon voyage. Déjà. Les jours me paraissent si longs, et les semaines si courtes, le temps si rapide. J’accuse le coup.
De retour en ville, il est autour de 16h, je me sens fatiguée. J’imaginais me reposer un peu, mais je n’y arrive pas. C’est mon dernier après-midi ici, je ne peux pas le passer entre quatre murs. Je cherche sur le tableau des bonnes adresses de l’auberge le meilleur glacier du quartier, et je descends chez Stikki Nikki. Deux boules beurre de cacahuète / café latte. Le nirvana. Je les déguste sur les quais, à regarder ces voiliers que j’aime tant.

Je passe ma dernière soirée à Trädgården. C’est l’un des clubs les plus prisés de la capitale, en plein air, caché sous un pont. Je me demande, j’avoue, ce que je fais là toute seule. Il est tôt, l’ambiance est plus à la bière / pétanque qu’à la danse, et je ne me vois pas aller parler aux gens. Au moins, j’aurais osé. Et j’aurais vu l’endroit.
Je suis sur le point de partir quand un gars me sourit, et me demande s’il peut s’asseoir. La douceur de sa voix contraste avec son physique imposant. Il vient du Soudan. Il a fui en passant par la Lybie, en traversant la Méditerranée, laissant derrière lui sa famille, ses frères et sœurs, dont il est pourtant proche. Depuis toujours, c’est la Suède qu’il avait en tête. Il y vit et y travaille, depuis plusieurs années. Il est heureux et triste, déraciné mais gorgé de la force des vivants, des courageux. Plein d’une détermination et d’une abnégation qui forcent mon admiration.
Nous restons au moins deux heures à parler. Il n’a encore rien vu de l’Europe, il me pose des questions sur mon voyage, les auberges, les trains. Je lui raconte, et c’est comme si soudain un monde inconnu se révélait à lui. Je l’encourage à suivre ce chemin de la découverte.
Nous nous quittons un peu après 23h. Je rentre à pied, rejouant dans ma tête cette conversation, cette rencontre pour le moins inattendue. L’étonnante main invisible de la vie.
[Pour lire le premier épisode de ma découverte de la Suède en train, c’est par là !]
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