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L’histoire d’un thé
Ce matin-là, c’est la pluie qui me réveille. Je l’entends clapoter sur les toits et sur le sol, par la fenêtre ouverte de ma chambre. L’atmosphère y est si douce que je me laisse bercer. Je me recouche même après le petit-déjeuner, m’envelopper pour un temps de ce sentiment fugace d’être comme à la maison.
Quand je pose un pied à Namba, quelques heures plus tard, c’est par un mélange de hasard et de dépit, le quartier que j’avais prévu de visiter ce jour-là étant trop décrépi pour être pittoresque.
À Namba, j’avais noté l’adresse d’un salon de thé, Wad. Dans un petit bâtiment blanc en angle de rue, premier étage. À peine ai-je fait glisser la porte que l’atmosphère me cueille. On me dit que c’est complet pour le moment, mais que l’on peut me réserver une place pour 13h30. J’ai déjà fait la queue pour bien moins que ça ici au Japon. Je dis oui sans hésiter. J’irai faire le tour du quartier en attendant.
13h30. M’y revoilà. En attendant d’être placée, je prends en photo tout ce que je peux : les voiles de lin blanc suspendus, la lumière dorée qui rentre par la fenêtre, les meubles en bois ancien, l’ambiance tamisée. On m’installe au comptoir, une longue planche de bois brut, coupée dans la hauteur de l’arbre, suivant les courbes naturelles du tronc. Je m’extasie en silence sur la beauté des matériaux, la simplicité apparente de l’endroit, qui revêt en fait une sublime épaisseur.




À l’autre bout du comptoir, il y a un gars assis seul, en grande conversation avec le barista. Je n’arrive pas à déterminer son âge. Il a un appareil photo posé à côté de lui.
Je commande un iced matcha, et continue à photographier le salon de thé sous toutes les coutures. Je sors mon journal de voyage pour l’avancer un peu, mais je n’arrive pas à me concentrer. Difficile de m’empêcher d’écouter la conversation d’à côté. Ils parlent politique, société, business, voyages… Je capte des bribes d’information qui commencent à éveiller mon intérêt pour mon voisin. Et je brûle d’envie de m’intégrer à la discussion. Le barista lui ressert du thé, et prépare méticuleusement mon matcha. J’essaye de limiter les coups d’oeil que je lance à la dérobée pour signaler discrètement ma présence.

Je passe une vingtaine de minutes à brasser de l’air pour m’occuper, quand j’entends le barista dire à mon voisin qu’après avoir longuement parlé avec lui, il va venir parler avec moi. Je souris. Il me demande si j’ai écouté leur conversation, je dis que oui un peu, on rigole. Puis mon voisin se tourne vers moi et damn, en plus d’avoir l’air intéressant et de posséder un appareil photo cool, il est canon.
Je fais totalement abstraction du fait que je suis habillée comme Véronique et Davina – sweat à capuche jaune pâle, legging violet, chaussettes hautes style tennis et grosses baskets – et on se met à discuter. On parle Japon, bien sûr, et voyages en général, et photo bien évidemment. On se raconte d’où on vient, et au fait, on se donne nos prénoms. Il s’appelle, D. il est allemand. Le barista, S. de son nom, va et vient dans la conversation, tout en préparant du thé dans d’épaisses tasses en céramique artisanales, versant l’eau avec une louche en bois. Je n’arrive pas à détacher mes yeux de ce cérémonial, la fumée qui s’échappe des récipients, les feuilles qui dansent.
Je ne sais pas combien de temps nous restons là, à se parler d’un bout à l’autre du comptoir. Mais je finis par me dire qu’ils vont nous virer. L’endroit est petit et les gens se mettent sur liste d’attente pour y entrer, et nous on parle, on parle, et mon iced matcha est terminé depuis longtemps (il était divin, d’ailleurs).
S. nous demande si l’on a un programme pour le soir. Il nous propose de venir chez lui pour continuer à discuter, écouter de la musique. Il dit qu’il nous préparera du thé. On se regarde avec D., ni lui ni moi n’avons de plan précis. On dit oui. S. est le seul au salon de thé à parler anglais (il a vécu aux États-Unis plusieurs années) et on peut sentir à son sourire, à sa jovialité, à quel point il est curieux et enthousiaste des rencontres. Il nous parle d’Osaka, de sa passion pour la musique. On se met alors à échanger sur la musique.
Il nous demande si on ne voit pas d’inconvénient à se mettre à côté pour libérer une place. Je migre sur le tabouret libre près de D. Il a commandé un Kakigori, gros monticule de glace râpée aromatisée au sirop sucré qui ressemble à une boule de neige, et il le partage avec moi.


Une ou deux personnes se succèdent à la place que j’occupais un peu plus tôt, sirotent leur boisson et partent. Nous, nous sommes toujours là. Je ne saurais décrire l’atmosphère enveloppante et chaleureuse qui s’est créée autour de nous. Ce n’était pas le plan de passer l’après-midi dans ce café, mais je n’ai envie d’être nulle part ailleurs.
S. se met à converser avec une nouvelle arrivante au comptoir, une fille de Singapour, qui semble drôle et sympa. Quand elle s’en va, il lui dit qu’on boit des verres chez lui le soir, si elle veut se joindre à nous. Elle dit d’accord.
On finit par initier un mouvement de départ sur les coups des 17h. On a déjà basculé dans la sombre clarté de fin de journée, le jour se couche tôt ici. Rendez-vous chez S. autour de 21h. Je ne sais pas ce que l’on va faire jusque-là. Mais je resterais bien avec D. On réalise rapidement que l’on est tous les deux logés dans le même quartier d’Osaka, qui est un peu loin, et on s’accorde sur le fait que l’on n’a pas envie d’y retourner pour rien. On décide de se balader autour de Dotonbori, peut-être manger un bout, et on verra.
Marchant dans le soir tombant, on traverse les rues aux fripes déjantées d’Ame-Mura, se rapprochant peu à peu du coeur bouillonnant d’Osaka, Dotonbori, ses enseignes énormes, criardes, sa foule, ses lumières. On parle tout du long, évidemment. On s’arrête faire des photos. Puis on se met en quête d’un restaurant qui soit bon mais où l’on n’a pas besoin de faire la queue. On s’y reprend à deux fois mais on trouve, dans une rue minuscule, un petit Okonomiyaki qui ne paye pas de mine et qui nous inspire bien. On se fait installer au fond de la salle. Il fait une chaleur à crever avec toutes ces plaques en fonte allumées dans la petite pièce.
Il y a quelque chose d’étrangement savoureux à être assise là, en face de D., que je ne connaissais pas voilà encore quelques heures. On ignore presque tout l’un de l’autre, et pourtant rien ne semble plus naturel que de partager ce moment. Ça n’a rien d’un date, même si ça pourrait y ressembler. Ce sont les rencontres impromptues du voyage. Là encore, on reste bien après avoir terminé nos omelettes que la serveuse avait ornées d’un visage de Mario et de Luigi, habilement dessinés avec la mayo.
On reprend ensuite notre balade, en quête d’un petit dessert, puis d’un liquor store histoire de ne pas arriver chez S. les mains vides. Avec tout ça, et le temps de rejoindre son appartement à pied, il sera 21h et quelques. Les quatre heures se sont écoulées en un clin d’oeil.
S. nous reçoit comme des rois. Le séjour cuisine est petit et cosy. Il nous fait choisir chacun une tasse dans la petite vitrine rétro-éclairée, parmi sa collection qui rappelle les modèles exposés chez Wad. Puis on monte par une large échelle escamotable dans l’immense sous-pente qu’il a aménagée avec une petite table et des chaises sans pieds, qu’on appelle Zaisu, Il y a aussi un piano dans un coin. De la musique en sourdine s’échappe par la grosse enceinte. Il nous sert un verre de Shōchū vieilli à base d’orge, avec des glaçons. C’est délicieux.
La singapourienne nous rejoint peu de temps après. Elle s’appelle N., et voyage seule elle aussi. S. remplit des bols de tortilla chips, de pistaches et de pickles, met de l’eau à chauffer pour le thé, et nous ressert du Shōchū.
La soirée se déroule dans une suspension du temps, au rythme des mots, des rires et des questions que l’on se pose. Il y a tant de choses qui nous sont étrangères et tant de choses que nous voulons savoir les uns sur les autres, chacun étant une petite porte ouvrant sur une nouvelle culture, habité par un savoir riche et infini, que nous sommes heureux de partager. On se raconte nos histoires, nos sociétés, leurs attentes. Ce qui fait les relations de famille, et amoureuses, à Singapour, au Japon, en Allemagne, en France. On boit des tasses de thé à n’en plus finir. Les heures défilent. Minuit, une heure, deux heures. Je ne veux pas penser à mon réveil qui va sonner à 7h30, pour que j’aille attraper le train qui doit m’emmener à Hiroshima.
Plusieurs fois, je songe que je suis quelque part dans Osaka au milieu de la nuit, dans l’appartement d’un japonais que j’ai rencontré l’après-midi même, avec un allemand et une singapourienne, et que ce moment est aussi extraordinaire qu’inattendu, et qu’il était écrit. Il n’y a que le voyage qui peut offrir des instants de vie aussi intenses et spontanés. Je sais déjà que ce sera l’un de mes souvenirs les plus plus précieux de ce séjour au Japon.
On quitte l’appartement à 3h30. On se dit au revoir dans la rue, qui sait si on se reverra. Mais tout est là de toute manière.
On partage un taxi avec D. pour retourner à Shinsekai. Il file dans les rues vides et orangées de la ville endormie, tandis qu’à l’arrière on se remémore cette journée, en se disant que c’était fou, que tout était fait pour que l’on se retrouve à ce comptoir, alors que ni lui ni moi n’avions vraiment prévu d’y être. Il est 4h quand la voiture nous dépose. J’aurais bien aimé que le trajet se prolonge encore.
Heureux hasard – une fois de plus -, on sera tous les deux à Hiroshima ces deux prochains jours. Je m’apprête à lui dire que ce serait sympa que l’on essaye de se voir là-bas, peut-être, quand il me prend dans ses bras en me disant : on se voit à Hiroshima demain, on peut dîner ensemble ! Ce n’est même pas une question. La perspective me laisse le sourire. Je dis oui, bien entendu.
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