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Hiroshima la douce
La chose qui me frappe en premier quand j’arrive à Hiroshima, c’est la douceur. La douceur de l’air, des arbres, de la rivière, des couleurs, de tout ce qui circule sur ses larges trottoirs clairs. Bien sûr je sais ce qui s’est passé ici. C’est probablement ce qui rend cette première impression encore plus saisissante, et en un sens, déstabilisante. Il y a un sentiment de sérénité, de calme, de clarté qui se dégage de tout ce sur quoi je pose les yeux. Rien de l’énergie foisonnante et un tantinet surpeuplée dans laquelle j’ai baigné jusqu’à présent dans chacune des villes japonaises que j’ai visitées.


Avant toute chose, direction l’auberge pour déposer mes affaires. J’y fais la connaissance d’une sympathique française arrivée au Japon il y a trois jours à peine, pour un PVT. La flamme de l’envie se ranime légèrement. Il me reste moins d’un an pour prétendre au visa moi aussi. Je reste discuter avec elle un moment, avant de céder à l’appel du soleil qui brille gaiement au-dehors. Le temps de prendre deux onigiri et un sandwich au Lawson d’en face et je file explorer les berges de la rivière sous l’ombre chatoyante et poétique des cerisiers.
J’avise les douces pentes herbues qui descendent vers l’eau, spot idéal pour mon déjeuner extérieur. Une fois installée, il ne faut pas longtemps pour que la fatigue me tombe dessus. Je n’ai que trois petites heures de sommeil à mon actif (si vous vous demandez pourquoi, la réponse se trouve dans l’Histoire d’un thé), qui cumulées à mon épuisement général me clouent au sol. Je somnole âprement, sentant ma joue gauche sensiblement chauffer sous le soleil blanc.
Évidemment je n’arrive pas à dormir réellement. Je dois me faire violence pour décoller mes fesses de la moiteur piquante de l’herbe afin de poursuivre ma découverte de la ville. Le programme du jour est light : le chateau et le jardin de Shukkei-en.



Ceinturé d’un mur fortifié et d’un bassin d’eau sombre, le chateau est posé au milieu d’un parc pittoresque, fait de mousse, de vieux arbres, de vestiges en pierre. Les gens déambulent tranquillement, certains sont assis sur les bancs, ou par terre. Mes pas crissent sur le large chemin en terre crayeuse. L’endroit me plaît. Sa simplicité, son aura d’éternité, sans doute.
Je poursuis vers le jardin de Shukkei-en, décrit comme un petit bijou. Je m’y sens un peu moins dans bulle, dérangée que je suis par des groupes de vieux croisiéristes prenant en photo les carpes des étangs sous tous les angles, et en 57 exemplaires. Hormis cela, je reconnais volontiers que l’endroit est splendide. Subtilement pensé et dessiné, les ponts, les massifs, les petits escaliers, les points de vue se succédant dans une harmonie enchanteresse. Je m’y balade un peu mollement, rattrapée une fois de plus par le manque de sommeil. Je repars sans oublier de tamponner mon carnet de voyage.

Alors que je traverse un bout du coeur vibrant de la ville pour rejoindre mon auberge, D. m’écrit. Je n’ai pas oublié que l’on devait dîner ensemble et qu’il devait me tenir au courant de son arrivée. Il est allé à Miyajima d’abord, et doit revenir à Hiroshima en fin de journée. Il me dit qu’il attend d’avoir des nouvelles de ses amis, qui sont à Hiroshima aussi. Qu’il me tient au courant de leur programme du soir dès qu’il en sait plus. Envolée, la perspective d’un nouveau dîner en tête à tête. Bon, je ne vais pas mentir, je suis un peu déçue (aka super deg). Et je suis aussi super crevée, donc la perspective d’une soirée avec des gens que je ne connais pas me paraît quasi insurmontable.
Couchée dans mon lit à essayer de dormir (à 17h, oui), je garde une petite place disponible pour tout changement de programme inopiné. Mais il me confirme le repas vers 21h, que je décline, du coup. Tant pis. Je le laisse aller dîner avec ses potes et sors à 19h pétantes en quête d’un bon bol de ramen. Je le trouve chez Gaba Kamiyacho. Un des meilleurs de tout le séjour, sans rire.
On a tous les deux prévu de visiter le mémorial demain. On se dit sans se dire qu’on peut s’y retrouver, ou s’y croiser. Let’s see.
Ayant retrouvé ma forme et mes esprits après une véritable nuit de sommeil – sur un oreiller en grosses paillettes de plastique, soit-dit en passant, ce qui est à chier niveau confort, au cas où on en aurait douté – je décolle pour le mémorial en fin de matinée. Je commence par le parc. Le Dôme de Genbaku (ou dôme de la bombe atomique), pour être plus précise. Je l’ai déjà aperçu plusieurs fois depuis hier, on le voit du tram. Ce n’est pas tant d’être devant qui fait quelque chose, c’est de lire la plaque en métal qui y est adossée.
« The A-bomb Dome is the ruins of the former Hiroshima Prefecture Industrial Promotion Hall which was destroyed by the first atomic bomb ever to be used in the history of humankind on August 6, 1945. »
The first atomic bomb ever to be used.
Je ne sais pas pourquoi, lire cette phrase gravée sur du métal, dans cette ville, devant cette ruine, fait tomber un poids sur ma poitrine. Comme si je prenais soudain un bout de la mesure ce qui s’est passé. La réalité, terrible et inimaginable, d’une bombe atomique lâchée sur une ville.
Je continue ma procession dans le parc, une marche lente et attentive, je ne veux rien louper. J’ai le sentiment que tout a une importance, chaque statue, chaque espace. Que nous leur devons au moins ça, à ces morts. Prendre le temps, vraiment, d’investir l’endroit, de regarder, de ressentir. Il y a d’énormes tulipes rouges, charnues et flamboyantes. Il y a encore des esseulés sur des bancs, la paix qui émane des arbres penchés qui ombragent le sol.


Je me rends ensuite au Musée du Mémorial de la Paix. J’y vais avec une curiosité solennelle et déférente. On y voit d’abord de grandes images de la ville au début du siècle, vieux tram, hommes en manteaux sombres et chapeaux. Une impression de bouillonnement gai propre aux années 20. Puis une simulation numérique de l’explosion de la bombe et de la destruction instantanée du centre sur 2km2 nous ramène bien vite à la raison pour laquelle nous sommes ici.
La visite se poursuit au bout d’un long corridor. On pénètre dans une pièce sombre sans savoir encore à quel point c’est une antre terrible, et terrifiante. Il y a des photos, des dessins, des morceaux de murs, des vêtements, encore des photos, des objets, tellement d’objets, cabossés, carbonisés, figés pour toujours dans cet état de semi-destruction, aux côtés d’un panneau, d’un nom, d’un visage, d’une histoire. Je ne sais pas combien d’histoires. Plus qu’il est possible d’en accepter, mais infiniment peu en regard du nombre de victimes réel.
Plus encore que les images, bien que certaines soient toujours imprimées sur ma rétine, ce sont les mots qui me percutent et me glacent. Les témoignages, les descriptions brutes, factuelles et incrédules, de ceux qui y étaient, qui ont vu. Les extraits de lettres. Ça me terrasse. Même en essayant d’imaginer, même en ayant devant les yeux les restes de cette barbarie innommable, je réalise qu’il est impossible de saisir un tant soit peu l’horreur de ce qui s’est passé. J’ai déjà du mal à supporter le poids de tout ce que je vois en déambulant entre ces murs obscurs, et ce n’est qu’un minuscule miroir chargé de garder notre mémoire éveillée.
Je ressors de là bouleversée et alourdie. Je me dis que tout le monde devrait voir ce musée une fois dans sa vie, que c’est une nécessité absolue.
Il se trouve que je n’avais pas de programme précis pour le reste de la journée et j’en suis heureuse. Je me sens incapable de faire quoi que ce soit d’autre qu’errer au fil des rues, me reconnecter à l’énergie des vivants. Quel drôle de sentiment de marcher dans Hiroshima maintenant que j’ai vu ça. De constater avec quelle implacable fougue la vie continue. Heureusement, sans doute.


Tandis que je suis attablée devant une petite fougasse aux légumes (les boulangeries au Japon sont plutôt de bonne qualité, pour le peu que j’ai testé), on s’écrit avec D., qui a suivi le même programme que moi, avec un peu de décalage. Il est au musée en ce moment-même. On évoque la possibilité de manger ensemble le soir. Bien que l’idée m’enchante, j’essaye de ne pas m’emballer. Il veut encore visiter un parc, moi je vais boire un café. On est à peine au milieu de l’après-midi, de toute manière.
Alors quand je le vois débarquer dans le café une demi-heure plus tard, c’est peu dire que la perspective de ma fin de journée change du tout au tout. La surprise parfaite. Il se commande un expresso, on débriefe de cette visite du musée qui est une sacrée expérience, puis on bouge. Je crois comprendre qu’il a un petit creux et voudrait se trouver un truc à manger. Mais au final, on ne fait que se promener.
On remonte les bords de la rivière en dissertant de la lumière, qui n’est ici comme nulle part ailleurs. On prend des photos. Arrivés près de la gare de Yokogawa, on se perd dans les rues alentours, il n’y a que nous et des rayons de soleil mourant sur de grandes façades. On hume les parfums de bouillons dashi qui s’échappent des arrière-cuisines, aiguisant notre faim. On s’arrête sur les mêmes détails, qui nous font faire trois pas en arrière et sortir l’appareil pour capturer l’essence d’un Japon qui nous émeut de la même manière.


La nuit est en train de tomber quand nous revenons vers le centre ville, embarqués dans de profondes discussions sur nos aspirations de vie. On passe encore un certain temps à chercher le bon restaurant. Par chance nous le trouvons. Un izakaya bien caché, un peu exigu et parfaitement typique. Exactement ce qu’on voulait. Durant le dîner, on passe en revue mes bonnes adresses de Tokyo, où il se rend le lendemain, pour une semaine. On ne regarde jamais l’heure. On s’en va parce qu’on a envie d’un dessert, qu’on va prendre dans un resto italien repéré un peu plus tôt dans la soirée (pas de jugement svp sur le fait d’aller dans un resto italien au Japon, c’est juste parce que l’atmosphère était super cool. Et c’est la raison pour laquelle on y est allé que pour l’après repas. Voilà).
On se partage une crème brûlée et de délicieuses boules de glace. Et même les feuilles de menthe, parce qu’on adore ça tous les deux. Quand il me dit que son dessert préféré est le tiramisu, je ne lui dis pas que moi aussi, parce que je trouve que ça fait beaucoup trop cliché ridicule.
Il va sans dire que la soirée aurait pu durer éternellement. Mais il faut bien rentrer à un moment donné. Arrivederci le charmant interlude. Les rues sont d’un calme étonnant passé 22h30. Il rate son tram à rien du tout, le prochain est dans 20 minutes. Mince. Obligé de me raccompagner jusqu’à l’arrêt qui est juste devant mon auberge. Au moins ça laisse le temps de se dire au revoir correctement, et pas en courant à moitié. Ça aurait frustré mon âme romanesque. Je préfère les marches au silence des lampadaires.
Une fois à destination, j’attends avec lui. On ne se dit pas qu’on se reverra en Europe. On n’a pas l’intention de se perdre totalement de vue non plus. L’histoire ne dit pas si on s’embrasse ou pas.
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