Sydney – Melbourne sur la banquette arrière #2


Ai-je dormi tranquille ? Excellente question. Si l’on ignore le fait que mes jambes dépassent de loin la largeur de l’espace arrière de la voiture, et que plusieurs fois dans la nuit (après les avoir pliées, tendues, contre la vitre, contre l’appuie-tête du siège avant, par terre) j’avais juste envie de les dégager, ces deux excroissances reloues, oui, j’ai dormi tranquille. J’ai ouvert un oeil sous un pare-brise parsemé de grosses gouttes – tiens, il a plu ? -, apercevant le haut des crânes des premiers promeneurs traverser mon champ de vision. J’espérais secrètement qu’aucun d’eux ne m’avait repérée. 

Mais fondamentalement, qu’est-ce que ça aurait changé s’ils m’avaient vue et s’étaient demandé ce que je foutais là, à pioncer à l’arrière de ma MG ? Exactement. Rien du tout. 

Barque sur l'eau sous le ciel gris dans la marina de Merimbula, NSW, Australie
Ciel bleu, nuages et eau de la marina de Merimbula, NSW, Australie
Intérieur ensoleillé du café Mormors à Merimbula le matin, NSW, Australie

Mon premier arrêt est tout à côté. Un site de pinnacles qui apparement vaut le détour, un peu avant la bourgade d’Eden. Je m’engage sur la route, qui est en fait un chemin de terre rouge et poussiéreuse, large certes, mais cabossé, surtout. Je prie pour ne pas y laisser un pneu. Ça cahote comme ça jusqu’à un parking paumé au milieu d’une forêt clairsemée. Il n’y a qu’un seul autre véhicule, pas âme qui vive.

Le sentier qui mène au point de vue serpente entre des arbres gris et biscornus. J’ai réactivé mon niveau de vigilance extrême, n’ayant aucune idée de quel type de bestiole peut bien vivre dans une végétation aride comme celle-ci. Vipères et scorpions sans doute. Brr. Je ne veux pas y penser. Je déboule sur un plateau de falaise qui n’est pas sans rappeler l’ambiance chaude et sèche du sud de la France. Puis enfin, les voilà, les pinnacles. D’accord, ça claque. Les couleurs sont d’une violence sublime, elles m’éblouissent presque. C’est tranché, vif. Et je n’ai le paysage que pour moi. 

Falaises orange et blanc au bord de la mer et de la forêt, site de Pinnacles d'Eden, NSW, Australie

De retour sur la route, je ne le sais pas encore, mais la (très longue) portion qui m’attend est un enfer de rien. Je laisse Eden derrière moi, les abords se remplissent d’eucalyptus aux troncs sombres, et c’est tout. Pendant trois heures. Pas de sortie, pas d’intersection, pas de rond-point, juste des arbres, des arbres, des arbres. Je passe de la Nouvelle-Galles du Sud à l’état de Victoria. Parfois, la route traverse un plateau et la vue se dégage, l’océan de forêt s’étend jusqu’à l’horizon, et cette immensité m’angoisse un peu. En plus de ça, le réseau me fait défaut la moitié du temps, interrompant mon écoute avide du premier (excellent) épisode de Memento Mori, l’émission de radio de The Weeknd. Je pète un câble derrière mon volant.

Je finis par atteindre Cann River, un bled pile à mi-chemin entre Merimbula et Lakes Entrance, mon prochain pit-stop. Si l’idée d’un patelin au milieu de la forêt de Victoria vous évoque le Texas dans les années 90, sachez que vous êtes sur le bon chemin. J’y goûte une meat pie pepper steak avec plus de pepper que de steak (riche idée sachant qu’il fait 40° à l’ombre) et un cheesecake spéculoos qui n’était sans doute pas indispensable. 4/10 pour ce déjeuner purement utilitaire.

J’ai lu qu’on pouvait les observer dans leur milieu naturel sur la petite île (habitée) de Raymond Island. Pour y aller, on doit traverser un bras de canal sur un long ferry gratuit. La traversée prend grosso modo deux minutes trente. Il est 17h, on est quatre sur le bateau, et les autres personnes ne sont pas des touristes.

Vue d'un bateau et du canal depuis le ferry pour aller à Raymond Island, Victoria. Road Trip vers Melbourne, Australie
Vue de l'intérieur du ferry pour aller à Raymond Island, Victoria, Australie

Je commence à suivre le koala trail, matérialisé par des balises colorées. Peu ou pas de voitures sur Raymond Island, que des maisons et de la végétation. Je marche la tête en l’air, fouillant le feuillage du regard, tendant l’oreille. Je quitte progressivement les quartiers habités pour une zone plus sauvage. Rien. J’étais pourtant quasiment assurée d’en voir, il y en a près de 200 qui vivent là. J’essaye de ménager ma frustration, et de me raisonner : c’est la vie sauvage, c’est comme ça, on ne la maîtrise pas, et c’est ça qui la rend si précieuse. 

Un froissement d’ailes, je me fais surprendre par deux petits perroquets d’un rouge profond et flamboyant, au plumage parsemé de bleu, de jaune, de vert tout aussi vibrants. L’air bruisse d’ailleurs de piaillements d’oiseaux en tout genre. Une dame passe avec son chien sur le chemin, à quelques mètres.

Puis enfin, j’en vois un. Un petit koala paresseusement allongé sur une branche, à bonne hauteur. Je ne le distingue pas parfaitement, mais je sais qu’il est là, je regarde son petit dos arrondi, son pelage qui semble doux. Voilà, au moins je ne serais pas venue pour rien. J’en aurais vu un.

Tandis que je suis toujours absorbée dans ma contemplation, j’entends des craquements dans les buissons un peu plus loin. Un kangourou déboule. Il jaillit des fourrés, sautille prestement, à même pas dix mètres de moi. Je peine à le croire. Je ne savais même pas qu’il y avait des kangourous sur cette île.
J’ai évidemment dégainé mon téléphone, et tout en filmant, je rejoins le chemin où, en toute logique, je devrais le retrouver. Bingo. Il est là, arrêté sur le bord. Il est gros. Aussi grand que moi. Je le filme et le contourne, sans le quitter des yeux, en restant à une distance respectable. Faudrait pas que lui prenne l’envie de m’attaquer, parce que clairement, je ne fais pas le poids. Et, alors que je vis ce face à face en retenant mon souffle, j’entends quelqu’un m’interpeller. La dame au chien, qui me dit « Come here! There’s a big koala on the fence! Come come! ».

Non. C’est pas possible. J’ai dépassé le kangourou, qui s’est avancé sur le chemin, à ma gauche. Je me retourne, et à ma droite, il y a un énorme koala, assis sur la barrière d’une maison. Je crois rêver. À cet instant très précis, je pense sincèrement être la personne la plus chanceuse du monde. Et ma gratitude est infinie. Je m’approche. L’animal est placide, ses gestes sont lents, lourds. La dame m’explique que c’est un vieux mâle, elle le reconnaît à son nez, son torse et ses cicatrices. Elle me dit que c’est très rare d’en voir ainsi, ils ne descendent presque jamais.

Koala assis sur une barrière sur l'île de Raymond Island, Victoria. Road Trip vers Melbourne, Australie

Il y a un rayon de soleil qui filtre à travers les branches, juste sur ce bout de jardin. Je reste à l’observer de longues minutes, béate et incrédule. Je reste jusqu’à ce que lui s’en aille. Tout le long, j’ai gardé le silence, comme on le fait dans les moments sacrés, qui nous dépassent un peu.

En repartant de Raymond Island, j’ai aperçu de nombreux autres koalas perchés, une envolée de perruches, des cygnes noirs voguant sur l’eau métallique. J’ai roulé le long de prairies vaporeuses, décorées de quelques arbres solitaires dont les silhouettes m’ont émue. Je ne savais pas où j’allais dormir, attendant de tomber sur un endroit qui me paraitrait convenable. Stratford a remporté la palme. Ses façades en brique rouge, quelques guirlandes de lampions, un peu de vie sur les terrasses. Il ne m’en fallait pas plus.

J’ai mangé face à un coucher de soleil toscan (vallée de rivière et de cyprès d’un vert tirant sur le noir, soleil rond et orange dans le ciel rectangulaire), je me suis baladée dans quelques rues sous le ciel rose, puis j’ai changé de place au moins quatre fois avant de m’établir pour la nuit. Tout un bordel. 

Ciel orange au coucher de soleil avec plaine d'arbres, Stratford, Victoria. Road Trip vers Melbourne, Australie
Ciel à l'heure bleu au-dessus d'un motel de Startford, Victoria, Australie

Je vise Sorrento, mais pour y aller je traverse quelques villages qui déjà me plaisent bien. Les bords de route sont fourmillants de familles en tongs, chargées de grosses bouées, de parasols et de serviettes colorées. Le décor est posé. Sans vouloir toujours tout comparer, l’atmosphère est un savant mélange de la côte d’Azur et du bassin d’Arcachon. Y’a plus déplaisant.

Gros coup de coeur pour Sorrento, posé en presque bout de péninsule, entre une plage océane d’un côté et une plage de baie de l’autre. Le village est joli, propre, abritant de belles boutiques et quelques adresses alléchantes. Évidemment, on n’est pas sur une ambiance salade toute prête / rice crackers, mais je fais de mon mieux pour me fondre dans le décor. Je teste les deux plages, croise trois cérémonies de mariage en moins d’une demi-heure (une sur chaque plage et une sur la terrasse du resto chic de la ville, ils se sont donné le mot), c’est un peu surfait mais je m’en accommode sans mal.

Ciel bleu et vue sur la plage océane de Sorrento, Péninsule de Mornington, Victoria. Road Trip vers Melbourne, Australie

Après avoir bien pataugé dans l’eau fraîche pour compenser l’écrasante chaleur du dehors, je profite de la douche de la plage pour me savonner discrètement, et fais un petit aller retour au Woolworths pour acheter… vous savez quoi. Petite expédition qui me met en retard pour le coucher de soleil. Obligée de courir sur le chemin de sable qui monte au point de vue au-dessus d’ocean beach (c’était bien la peine de prendre une douche si c’est pour tout gâcher en se prenant une suée une heure après) mais mes efforts payent : j’arrive pile à temps. On n’a jamais assez de ce genre de spectacle.

Je redescends dîner sur les larges plateformes en bois qui surplombent la plage. Les couleurs diluées de l’eau et du ciel me fascinent. C’est mon moment préféré de la journée, ça m’apaise, ça me remplit, je prends 42 photos du même point de vue, mais chaque mouvement de lumière lui donne un éclat nouveau.

Ciel et mer à l'heure bleue après le coucher de soleil, plage de Sorrento, Péninsule de Mornington, Victoria. Road Trip vers Melbourne, Australie
Ciel et mer à l'heure bleue après le coucher de soleil, plage de Sorrento, Péninsule de Mornington, Victoria, Australie
Ciel et mer à l'heure bleue après le coucher de soleil, plage de Sorrento, Péninsule de Mornington, Victoria, Australie

Je songe à rester sur le parking de la plage pour la nuit. Par acquis de conscience, je refais un tour dans le village bien après que le soir soit tombé, mais finalement, je serai tout aussi bien là-bas. Il fait une chaleur à crever dans l’habitacle, je dors un peu péniblement. Mais à chaque fois que je me réveille, j’entends le roulement des vagues et je vois le ciel étoilé par la vitre. Je me dis que ça vaut bien tous les désagréments. 

Le jour me titille à l’instant précis où l’horizon commence à se colorer. Des kayakistes se préparent en vue d’une sortie à l’aube. Les premiers baigneurs arrivent pour profiter du bassin naturel de la plage avant tout le monde. Je suis au même point d’observation que la veille, sur ma plateforme en bois, tout autant subjuguée par le paysage dans son habit du petit matin.

Ciel et mer au lever du soleil, plage de Sorrento, Péninsule de Mornington, Victoria. Road Trip vers Melbourne, Australie

Intérieur du café Sorrento Social le matin, machine à café, Sorrento, Victoria, Australie
Intérieur du café Sorrento Social à travers la vitre, Sorrento, Victoria, Australie
Intérieur du café Sorrento Social à travers la vitre, Sorrento, Victoria, Australie
Ciel, mer et plage à Mount Martha, Victoria, Australie
Tente de plage et serviette orange sur la plage de Mount Martha, Péninsule de Mornington, Victoria, Australie
Ciel, sable et cabanes colorées sur la plage de Mount Martha, Péninsule de Mornington, Victoria, Australie
Cabanes de plage colorées de la plage de Mount Martha, Péninsule de Mornington, Victoria. Road Trip vers Melbourne, Australie

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