Nouvelle-Zélande : l’île du Sud en van #1


Le Mont Cook me fait face. À ses pieds, entre lui et moi, s’étire la longue tâche bleu fluorescent du lac Pukaki. Autour, les prairies s’élèvent dans des vagues brunes et dorées, vert sombre parfois. Et puis c’est tout. Il n’y a rien d’autre. Juste ce panorama mythique, et moi.

Vue de la chaîne du Mount Cook depuis le lac Pukaki en Nouvelle-Zélande
Vue sur le Mount Cook depuis le lac Pukaki, avec fleurs au premier plan, Nouvelle-Zélande

J’ai garé mon van sur un petit parking désert, pensant qu’il serait bientôt rejoint par une horde de ses congénères. Mais le temps passe et il est toujours seul. J’en viens à me demander si j’ai bien le droit de rester là jusqu’à demain. Et si personne ne vient, ça veut dire que je passerai ma première nuit entièrement seule. Je n’y pense pas. Et quand j’y pense, je regarde la montagne. Ça me rappelle pourquoi je serai heureuse de l’avoir fait.

Un peu avant 21h, le soleil disparaît dans une explosion mordorée, reflets orangés et profonds, même mes yeux n’y croient pas. À l’Est commencent à se former des nuages lenticulaires, prenant des teintes irréelles de violet, de fuchsia, de bleu. Je n’ai jamais vu ça de ma vie. Des putain de nuages en forme de soucoupe volante ! Je souris bêtement, presque un peu incrédule devant ce spectacle fascinant. Je fais des allers retours sur le parking, je prends photo sur photo, je ne fais rien d’autre que regarder, m’ébahir, ce n’est que le premier soir et voilà déjà ce qu’on m’offre. Quelle chance. 

Coucher de soleil avec nuages lenticulaires au-dessus du lac Pukaki et du Mount Cook, en Nouvelle-Zélande
Ciel coloré au coucher de soleil sur le lac Pukaki avec le Mount Cook en fond, depuis l'intérieur du van en Nouvelle-Zélande

Une fois la nuit tombée – je suis donc bien la seule âme qui vive aux alentours – je m’attaque au problème des rideaux du van. Le problème étant qu’il n’en a pas. Il a déjà pas grand chose, je pensais que les rideaux c’était au moins le minimum, mais faut croire que non.

En même temps j’ai pris le moins cher, voyant après coup que l’agence avait une note déplorable sur Google, et j’ai compris pourquoi à la seconde où je suis arrivée pour le récupérer. Sur un terrain vague, avec comme seul bâtiment un conteneur en métal un peu décrépi. Je pensais que c’était le bureau, mais non, c’était juste un débarras plein de bordel dégueulasse. Je suis accueillie par une nana qui farfouille dans une camionnette ouverte de tous les côtés, manifestement c’est ça le bureau. Elle est jonchée de bassines en plastique pleines de clés, de papiers qui traînent.

Je ne vais pas mentir, je suis en PLS. Mais tout est payé, c’est trop tard. Je m’en remets à ma bonne étoile. Si je survis à ces trois semaines dans un van rafistolé à même l’herbe par des garagistes du dimanche, c’est que vraiment j’ai de la chance. On ne fait même pas un état des lieux en bonne et due forme, juste un tour rapide. Heureusement que je pose quelques questions pour qu’elle se rende compte qu’il manque la moitié des équipements – gaz pour le réchaud, tube pour vidanger les eaux grises. Et les rideaux ? Ah, y’en a pas. Zuper. 

Ça va aller Marie. Ça va aller.

Je quitte l’endroit avec un petit frisson le long de la colonne, en me répétant que ça va bien se passer, y’a pas de raison. Alors quand au troisième feu rouge le moteur se coupe d’un coup et ne redémarre pas, clairement j’ai envie de chialer. 

Si je suis arrivée jusqu’au lac Pukaki c’est que le moteur a fini par repartir, on s’en doute. Je suis quand même repassée par « l’agence de loc » pour leur signaler le problème, la fille étant bien entendu très gentille, et surtout parfaitement inutile. Elle m’a dit que le van avait passé le contrôle technique, que tout était bon, fallait pas que je m’inquiète, qu’elle m’en aurait bien donné un autre mais qu’elle en avait aucun de prêt à l’emploi.

J’ai passé les 80 premiers kilomètres raide comme un piquet derrière mon volant, à me dire qu’après tout peu importe ce qu’il se passerait, il y aurait une solution. 

Reflet du Lac Tekapo dans la vitre de the Church of the Good Shepherd, Nouvelle-Zélande
Rive du Lac Tekapo sous un ciel nuageux, Nouvelle-Zélande
Église the Church of the Good Shepherd, Lac Tekapo, Nouvelle-Zélande
Reflet du Lac Tekapo dans la vitre de the Church of the Good Shepherd, Nouvelle-Zélande

Maintenant, je suis assise sur mes matelas en skaï rouge, à regarder ce que j’ai autour de moi et réfléchir à comment occulter toutes mes fenêtres. Les serviettes en microfibre y passent, évidemment. Puis la table pliante que je coince contre un siège, un sac que je pends à la poignée du plafond, ma chemise que j’accroche aux pare-soleil. Ça ressemble à rien, mais ça a le mérite de fonctionner. Je ne le sais pas encore, mais je viens d’inventer ma nouvelle routine du soir. 

La première nuit se passe sans encombre. Je ne dors pas d’un sommeil ultra profond – mais vraiment, quelles sont les chances que je me fasse trucider par un fou furieux ici, au bord de ce joli lac, pas loin de la route ? – mais je dors. J’ouvre un oeil juste à la bonne heure pour apercevoir les pentes du Mt Cook rosies par le soleil levant, pile en face de moi, à travers la vitre. C’est une certaine définition du luxe.

Deux heures plus tard, je réalise que le réchaud qu’elle m’a filé est une daube rouillée et cassée qui n’a pas dû servir depuis trois ans. Bêtement, je n’ai pas pensé à ouvrir la housse pour vérifier l’état au moment de la remise des clés. Heureusement que le thé ça s’infuse dans l’eau froide aussi. 

Je prends la route pour le Mt Cook village, histoire d’aller voir ce sommet de plus près. Et rouler, par la même occasion, sur l’une des routes les plus belles de Nouvelle-Zélande. Je ne suis pas déçue du voyage. La couleur du lac Pukaki est tout bonnement irréelle, et la chaîne de montagnes qu’on aperçoit de virage en virage dans le fond du tableau est époustouflante. Je roule avec le téléphone à portée de main, pensant toujours que ce nouvel angle de panorama est plus beau que celui d’il y a trois minutes.

À mesure que je m’enfonce dans la vallée, les alentours deviennent plus arides, rocheux. Près du village, de longs prés se font battre par le vent, les hautes herbes se couchent sous les rafales. Des nuages de sable tournoient au-dessus du parking et secouent la voiture. J’ai prévu de faire une rando, mais là présentement, je n’ai même pas envie de sortir du véhicule. La raison reprend évidemment le dessus. Je n’ai pas fait toute cette route pour regarder un parking du DOC se faire maltraiter par les éléments et repartir. 

Mount Cook et lac Pukaki
Road trip en Nouvelle-Zélande

Hooker Lake et Mount Cook
Road trip en Nouvelle-Zélande

J’avais prévu de passer la nuit au village, mais une fois de retour dans la vallée, je trouve l’environnement trop austère. Je ne crois pas avoir envie de rester. Qu’à cela ne tienne, repartons ! Je mets bien dix minutes à sortir du parking. Le van n’arrête pas de tomber en rade, comme au feu rouge à Christchurch. Je passe pour une débile, les gens autour croient juste que je n’arrive pas à faire ma manoeuvre. Quand finalement il redémarre pour de bon, je souffle, mais je sais que le soulagement sera de courte durée. Je dois m’arrêter deux kilomètres plus loin pour prendre une douche. J’avais lu qu’elle était chaude, et elle l’est, si on a une pièce de deux dollars. J’en ai pas. Tant pis, ce sera douche froide. Mais quelle satisfaction d’être propre. 

J’arrive à redescendre sans encombres jusqu’au lac Pukaki, passe à Twizel m’acheter à manger et décide de m’établir de nouveau à Pukaki pour la nuit, le spot étant quand même sacrément cool. Je vais cette fois sur le free camp officiel, beaucoup plus grand que le bout de parking sur lequel j’étais la veille. Et rien à voir niveau ambiance : ici il y a des van et des camping car partout, mais ça ne me gêne pas, au moins je me sens un peu entourée. Et je me suis calée en haut d’une butte, pleine vue sur la montagne. ROYALE.

Je regarde le jour se coucher en sirotant une brique de cafe latte, les road trippers d’à côté découper des oignons, se décapsuler une bière. En faisant le tour du camp, j’observe tous les coffres ouverts, les couettes qui dépassent, les guirlandes, les cuisines miniatures superbement organisées. Ils sont bien équipés bordel. Je suis jalouse. 

 Il y a toujours autant de vent.

Je me pose un bon moment, ayant une longue étape de route qui m’attends ensuite : je descends jusqu’à Dunedin, bien plus au Sud, sur la côte. Et trois heures annoncées sur les routes de Nouvelle-Zélande, c’est comme tout faire par les départementales en France. Ça prend la journée.

Très rapidement après Twizel, les paysages recommencent à me régaler. Je passe près du lac Benmore, une vraie beauté, avec des collines autour, plus belles qu’ailleurs. Je ne sais pas pourquoi. Deux fois je m’arrête. Je voudrais m’arrêter partout, mais j’ai pas le temps. Je traverse ensuite un nombre incalculable de bleds paumés, me disant à chaque fois qu’il ne vaut mieux pas que le van me lâche à cet endroit. Ce con s’est mis à faire des à-coups bizarres, alors que je roule à plus de 80km/h. Je serre les fesses.

Panorama sur les collines et les prairies entourant le lac Benmore, en Nouvelle-Zélande
Collines sous le ciel bleu et morceau du Lac Benmore, Nouvelle-Zélande

J’arrive jusqu’à la plage des Moeraki Boulders, une plage de la baie d’Otago célèbre pour ses grosses roches sphériques plantées dans le sable. On dirait des carapaces de tortues géantes léchées par une mer grise et placide. Le ciel est de plomb. Les mouettes complètent le décor.

Mouettes sur le sable mouillé sur la plage de Moeraki Boulders en Nouvelle-Zélande
Plage vide des Moeraki Boulders sous un ciel gris et orageux, en Nouvelle-Zélande
Plage déserte de Brighton sous un ciel gris, en Nouvelle-Zélande

Je traverse Dunedin en fin de journée, sous un timide soleil perçant de nouveau les hauteurs stellaires. J’ai fait la dernière heure les yeux rivés sur le GPS à me dire « plus que 30km… Plus que 20km… ». Ça va être long 3000km comme ça.

Cependant la ville a l’air jolie, malgré de gros travaux un peu partout. Je ne m’y arrête pas. Je vais directement au free camp repéré pour le soir, à Brighton, juste un peu plus au sud. Il est complet quand j’arrive, heureusement qu’il y en a un deuxième quelques kilomètres plus loin. Je pose le van et je pars me balader sur la plage. Le ballet des vagues est hypnotique. La mer est immense, violente et calme. Juste la regarder, l’entendre, juste ça ça fait du bien. Il faut qu’il y ait plus de mer dans ma vie.

Je passe la soirée calfeutrée à l’arrière, petite lampe, musique, à retoucher mes photos et écrire dans mon carnet. Demain le réveil sonne tôt : lever de soleil au programme. 


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Commentaires sur « “Nouvelle-Zélande : l’île du Sud en van #1” »

  1. Sophie Fabregas

    Bravo Marie, je suis heureuse de voir ce que tu fais de ta vie et de lire tes écrits! J’adore écrire aussi et je dois l’avouer, tu es plutôt douée. 🤩
    Je garderai toujours le souvenir de toi , un soir de finale de coupe du monde en 1998, avec tes grands yeux clairs et tes beaux cheveux dorés, blottie contre moi pour trouver ton sommeil, dans le chalet des bossons de grand père Baumgartner… Bisous Marie ainsi qu’à maman et nelo.
    Sophie ( ex savonne )

    1. Marie Baum.

      Merci beaucoup pour tes mots Sophie !! Je suis contente de te lire 🙂
      J’espère que tu vas bien !
      À bientôt 🙂

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