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Nouvelle-Zélande : l’île du Sud en van #4
Itinéraire
Murchinson – Abel Tasman – Nelson – Kaikoura – Christchurch
8 jours – 638km
Souvenez-vous : le précédent article se terminait sur la terrasse d’un camping en bord de rivière à Murchinson, d’un simple mais explicite « c’est fantastique ». Ce qui l’est moins, c’est de se réveiller sous une pluie battante. L’atmosphère s’en trouve immédiatement vidée de toute trace de joyeuseté. Après avoir avalé deux tartines sous le porche, je fais un crochet par le centre-bourg m’acheter un café à emporter, et je prends la route. L’étape du jour et la nuit suivante n’ont pas d’autre intérêt que de me rapprocher physiquement du point de départ du fameux trek d’Abel Tasman – un chemin en bordure de côte océane, au milieu d’une forêt luxuriante, l’une des Great Walks les plus connues de Nouvelle-Zélande.

On peut la boucler en trois à cinq jours, selon son niveau et le choix des étapes. N’ayant pas envie de trop me presser, et n’ayant pas plus de trois jours à y consacrer, j’ai décidé de n’en faire que la moitié. Deux nuits en refuge, avec un retour en bateau depuis Onetahuti Bay. Curieusement, je suis impatiente de ces 48 heures de déconnexion totale dans la nature, sans réseau, sans Instagram, rien. J’en suis pourtant à deux semaines de van en solo. On ne peut donc pas dire que ma vie sociale foisonne. Mais tout de même.
Je prépare mon sac tout en faisant cuire un coucous aux fruits secs. Il sera emmené tiède (pas le temps de le laisser refroidir) dans des sachets fraîcheur, avec des sandwichs. Je ne veux pas m’encombrer d’un réchaud. J’espère que ça tiendra le choc.



Le chemin est en terre lisse et claire, bien ferme, abrité par de grands arbres palmés ou feuillus. Dedans se cachent des centaines d’oiseaux aux chants ronds et rigolos. Je marche sans musique, écoutant le bruit du vent, la vie de la forêt et le grondement sourd de l’océan qui monte depuis l’autre côté des frondaisons. Il ne fait pas trop chaud, il n’y a pas grand monde, c’est parfait. Je marche en laissant mes pensées dériver, parfois en ne pensant à rien. Juste à mes épaules qui tirent et à ce roulement marin plutôt inhabituel comme bande originale de randonnée. Je fais une pause sur une plage sans soleil, pour découvrir que je n’ai pas fait cuire mon couscous assez longtemps. Il est trop ferme. Damn.

Ainsi libéré de toute contrainte et de toute projection – je n’ai rien d’autre à faire qu’avancer jusqu’à atteindre mon point d’arrivée – mon esprit se déploie et accueille un flot d’idées qui font grandir l’excitation dans ma poitrine. Des idées d’articles, de projets, que je m’empresse de noter pour ne pas les oublier. Cela fait maintenant six mois que je suis loin de France. Ma date de retour se rapproche et avec elle, l’après. Il se construit lentement, un peu flou certes mais émaillé somme toute de quelques certitudes. Comme celle de savoir que je veux travailler pour moi, et que la photographie, comme l’écriture, devront faire partie de l’aventure. J’ai l’impression de renouer avec l’énergie brute qui animait mes vingt ans.
Je fais étape au refuge d’Anchorage. Il étire ses hautes fenêtres pleines de lumière et ses tables ombragées en bordure de plage, caché derrière quelques bosquets. J’y retrouve des gens croisés en chemin, je discute avec mes compagnes de dortoir, je me promène au bord de l’eau et bouquine au soleil. L’atmosphère est paisible et fraîche. Au lit de bonne heure, je passe une nuit chaotique, entrecoupée par les va-et-vient de mes partenaires de chambrée, et par une incapacité chronique à me rendormir après chaque dérangement.



Je trouve tout de même l’énergie de me remettre en marche le lendemain, sous un soleil radieux. Le chemin ne revêt pas de difficulté majeure, quelques raidillons par-ci par-là, sans plus. On aperçoit régulièrement, entre les branches ou au détour d’un virage, les éclats turquoise de l’eau. Un réel ravissement pour l’oeil. Je passe un long moment sur la plage de Torrent Bay et son sable blanc, où j’avale mon sandwich. Après cela, le chemin bifurque dans les terres, et je ne reverrai pas l’eau avant mon stop du soir, à Bark Bay.
[Fait incroyable : je suis tombée par hasard sur une copine de Wellington, qui faisait Abel Tasman en même temps que moi, mais dans l’autre sens, sans le savoir, évidemment !]

Le refuge de Bark Bay est légèrement en retrait du littoral. Un petit bâtiment vert clair et plutôt charmant, posé au milieu d’une clairière. Il comporte deux dortoirs que je qualifierais de « à l’ancienne » : deux longues couches où l’on dort à 7 côte à côte. Une est à hauteur de sol, l’autre en mezzanine, soit 14 par chambrée. J’ai la chance d’arriver assez tôt et de pouvoir choisir ma place, près de deux « connaissances » (comprendre : des personnes qui étaient au refuge d’Anchorage la veille).
Je dors étonnamment bien. J’ouvre un oeil pour constater que certains ont déjà déserté, alors qu’il est à peine 7h. Pour ma part, je n’ai pas besoin de me presser vraiment : il ne me faut même pas trois heures pour rejoindre la baie d’où part mon bateau retour, qui est réservé pour le milieu d’après-midi. J’avais volontairement prévu du temps pour pouvoir profiter de la mer et des plages, mais je réalise que j’aurais pu faire de plus longues étapes à la place : le niveau est facile, et je ne me baigne pas vraiment, l’eau étant trop froide pour mon petit corps sensible.




Pour passer le temps en attendant le bateau, je lis, je profite de la nature et je pense beaucoup. Voire trop. J’avais imaginé cette marche comme une sorte de retraite pour recharger mes batteries, j’en sors plus lessivée qu’autre chose.
C’est que la fin de mon road trip approche, et avec elle la fin de mon séjour en Nouvelle-Zélande. Après ça, m’attend encore un mois et demi de découverte, en Australie et au Japon. Mais la Nouvelle-Zélande, j’y ai construit une micro-vie, des habitudes, j’y ai travaillé. Je ne suis pas prête à ce que ça s’arrête. Cette perspective fait naître en moi le besoin de mesurer le chemin parcouru, les effets du changement. Je veux sentir la transformation, je veux des attaques de conscience qui me fassent toucher du doigt cette nouvelle réalité que le voyage m’aurait aidée à construire. Je suis partie sans but précis, sans savoir ce que j’allais trouver, espérant sans doute revenir avec des réponses à des questions que je n’avais pas soulevées. Avec une vision parfaitement claire de mon être et de sa trajectoire. Mais ça ne marche pas comme ça.
Après une nuit dans un camping à Kaiteriteri, qui me permet de me laver les cheveux (alléluia !) et d’assister à une attaque de mouettes en règle (pas dirigée contre moi, fort heureusement), je pars en direction de Nelson. Je repense au maelström de sentiments étranges, compliqués et stériles qui m’agitaient hier. Avec un peu de distance, je réalise que je cours après un niveau supérieur de compréhension intellectuelle, et donc d’apparente maîtrise des choses, quand je devrais plutôt chercher à approfondir mon niveau de sensations. Ou bien ne rien chercher du tout. Juste laisser les choses être et advenir. Je commence à comprendre qu’en fin de compte, tout est là. Je cours après des illusions, un besoin de réassurance factice, quand tout ce qu’il me faut est à ma portée, existe déjà. Réaliser cela m’apaise un peu, je me sens animée d’une force nouvelle.
Pour accompagner cette douce révélation, Nelson m’accueille dans la gaité d’un soleil chaud. Je passe une partie de la journée dans un agréable café, l’autre à déambuler dans ses rues fleuries et ombragées. Le matin suivant, alors que je marche dans la rue en pensant à mes futurs projets, je suis submergée par l’émotion. Ça me bouleverse de les envisager, non pas comme des rêves lointains et inatteignables, mais comme des perspectives concrètes. Ça me bouleverse d’y croire et d’y songer avec ce naturel, avec cette détermination. J’atteins mon van en reniflant, et une fois au volant, je sanglote pour de bon. L’intensité, la beauté, la surprise qu’ont été ces cinq mois me bousculent, dans un mélange de tristesse et de gratitude. Et même s’il me reste encore une semaine avant de quitter définitivement la Nouvelle-Zélande, je comprends que les au revoir commencent maintenant.

En route pour Blenheim, je fais une halte imprévue à Havelock, la capitale de la moule verte. C’est l’une des spécialités de l’île. J’en ai cherché partout, je ne peux pas rater cette occasion unique qu’il m’est donnée d’en manger. Je m’en tiens au classique mélange persil / vin blanc, accompagné d’une grosse portion de frites. Le temps est gris et un peu venteux.

Blenheim se révèle sans aucun intérêt. On y vient surtout pour visiter les vignobles et déguster les vins locaux. N’ayant pas anticipé cette activité et n’ayant de toute manière pas la tête à ça (j’ai passé à peu près la moitié du trajet au radar, à essayer de suivre la route à travers le flou de mes yeux tout mouillés), je poursuis jusqu’à Kaikoura. Malgré le ciel chargé, la route est belle, pittoresque et sublimée par une nature changeante. On pourrait croire, à lire ces descriptions article après article, que c’est toujours un peu pareil : des collines aux beaux arrondis, des montagnes hérissant l’horizon, des prairies, l’océan, le vert dense d’une forêt tropicale. Mais tout n’est qu’une succession de variations qui laissent souvent béat, qui donnent tout le temps envie de s’arrêter sur le bas-côté pour entrer dans le décor et le photographier sous toutes les coutures.


Je trouve à Kaikoura un petit camping familial à deux pas de l’aérodrome, où j’ai réservé un vol le lendemain pour observer les baleines. Je dors en écoutant le bruit de la mer, et en me faisant réveiller à 2h30 du matin par une infernale tempête qui secoue le van et envoie un sable furieux contre ses vitres. Merci le ciel, je ne suis pas en tente.
Le ciel est toujours gris lorsque je me lève le lendemain. Heureusement le vent est tombé et il ne pleut pas : le vol est maintenu. On surplombe la baie, puis l’océan, tournoyant doucement jusqu’à voir enfin apparaître l’animal. J’aurais préféré être en bateau, je le reconnais. D’en haut, la baleine paraît petite, et rien d’autre ne permet de la sentir : ni les embruns, ni le bruit de l’eau et de son corps émergeant des profondeurs.



Je me rattrape l’après-midi en faisant une longue promenade dans les roches déchirées de la péninsule. On peut y approcher les colonies d’otaries. J’en vois des dizaines, des énormes et des minuscules dormant près de leur mère, certaines se dressant sur leurs pattes, d’autres jouant dans des gouilles d’eau salée. Je suis à la trace des oiseaux comme si j’étais reporter animalier. Quasiment l’intégralité de ma pellicule y passe.
Après Kaikoura, je repasse à Christchurch déposer le van, revenant à mon état initial de voyageuse. Un sac devant, un sac derrière. Je prends l’avion très tôt le lendemain pour Wellington. Je n’avais pas prévu d’y revenir, finalement j’y reviens. Juste le temps d’une courte nuit, je retrouve la familiarité des quartiers, des rues, des endroits, des gens. Un dernier café à Customs Brew, un dernier verre chez Rosella. Une dernière traversée de Cuba St . Une dernière étreinte avec l’un de mes meilleurs amis, qui reste encore là-bas quelques semaines.
Dans le bus qui m’emmène ensuite vers Auckland, je passe de longues heures à faire des petites vidéos de ce voyage sur l’île du Sud. Des petites capsules de souvenirs. Quand je ne fais pas ça, je regarde le paysage défiler. Avec lui, tout ce que je laisse ici, et tout ce que j’emporte avec moi. Je suis pénible, agitée, passant de l’euphorie au chagrin en quelques secondes. Les larmes me submergent, je ne fais rien pour les empêcher de couler, sans bruit. Un papa et son petit garçon, sur les sièges de l’autre rangée, m’observent à la volée. Ils finissent par m’offrir un paquet de Pringles et une brique de lait chocolaté, en me demandant si tout va bien. Quand ils partent, ils me souhaitent un bon voyage. Cette attention me réchauffe le coeur, et me fait pleurer de plus belle.

Je passe ma toute dernière nuit dans mon auberge favorite, Verandahs Parkside,. C’est une grande maison cosy donnant sur un beau jardin, près de Ponsonby Rd. C’est la troisième fois que j’y séjourne, et je suis heureuse d’y passer mon ultime soirée.
Assise dans le train pour l’aéroport – le même qui m’avait acheminée jusqu’à Auckland en Septembre, alors ratatinée de peur, prostrée, perdue -, je me sens vaste. Enrichie. Augmentée. Une sensation indescriptible. Comme si un nouvel espace s’était ouvert à l’intérieur, pour contenir tout ce qu’il me semblait impossible à circonscrire, à conscientiser. Je ressens l’infini, une vague d’amour et de gratitude profonde, sans frontière. Je comprends maintenant lorsqu’on dit que l’amour se démultiplie, qu’il peut prendre de nombreuses formes, qu’il y a toujours de la place dans un coeur pour quelqu’un ou quelque chose d’autre. C’est l’heure, je pars. Mon coeur est si plein que j’en tremble presque.
[Pour lire l’épisode précédent de l’aventure en van sur l’île du Sud de Nouvelle-Zélande, c’est par là !]
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