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La Suède en train – Ep. 1 : Ystad & Kalmar
La Suède. Un pays qui au mieux évoque IKEA, au pire Zlatan Ibrahimović, et pour les plus gourmands les Wasa, les Krisprolls et les roulés à la cannelle.
Mais s’en tenir à ça, c’est passer à côté de ce qu’est vraiment ce long territoire fait d’îles et de vastes plaines. C’est ignorer que ses lacs sont immenses et frais, et qu’en été s’y reflète un ciel baigné des couleurs d’un coucher de soleil perpétuel. C’est ne pas voir ses forêts sombres et verdoyantes, ses fermes d’un rouge profond et ses fleurs qui se balancent le long des trottoirs, embaumant l’air chaud d’un doux parfum. Surtout, c’est se priver du plaisir d’un fikka, cette petite pause quotidienne que l’on s’octroie dans l’un de ses innombrables cafés cosy – boisson, sandwich, petite douceur.
La Suède, je l’ai découverte en train. Seule. Je suis partie de Genève, un matin de juin, alors que le jour n’était pas encore levé. Ma vie tenait dans un gros sac à dos, et j’ai senti, alors que je marchais en direction de la gare, un sentiment de liberté indescriptible. Ce mouvement qui m’emmenait vers l’inconnu était radieux, puissant. J’avais envie de dire aux gens que je croisais savez-vous ce que je m’apprête à faire ? Je pars découvrir la Suède en train, pendant 3 semaines. 3 semaines !
C’était mon premier voyage solo.
Il m’a fallu exactement 15h54 de voyage, et cinq trains différents, pour rejoindre Copenhague, traversant par la même occasion l’intégralité de l’Allemagne du sud au nord. J’étais impatiente de retrouver cette joyeuse capitale, que j’avais déjà eu l’occasion de visiter en 2016. Pour autant, les 36 heures que j’y ai passé ont été teintées d’une étrange mélancolie – qui, avec un peu de recul, n’était pas si surprenante, les débuts de voyage en solitaire ayant toujours un goût un peu doux amer.


Copenhague – Ystad
via Malmö – 2 trains / 1h49 de voyage
Première étape : Ystad, petit village de la côte sud. Dans un train quasi vide, je traverse la campagne de la Scanie, ses plaines et collines verdoyantes, ses maisons blanches. Le ciel est d’argent et il fait 15°. Je ne me formalise pas, ce n’est que le premier jour. Mais aussi bien, il fera gris et pluvieux pendant trois semaines, et il faudra que je fasse avec.
Autre chose que je n’avais pas calculé, c’est que nous sommes dimanche. Pas âme qui vive sur les pavés mouillés. Je furète à la recherche d’un café sympa pour m’accueillir le temps du déjeuner – alléluia, je finis par tomber sur le Graffiti Café – et j’y passe deux bonnes heures. Accessoirement, je ne sais pas où je dors ce soir. Hormis à Stockholm et Göteborg, où j’ai des auberges, j’ai décidé de camper le reste du temps. Je me laisse même la possibilité de faire du bivouac si je trouve un coin chouette. Et je ne me sens pas stressée le moins du monde. Ça m’intrigue. C’est pas mon genre.
L’exploration d’Ystad, que j’entreprends après ma pause, me prend moins de temps qu’il faut pour le dire. La ville est petite, et la plupart des commerces fermés. Mais je traîne. Je rentre dans l’église, qui me surprend par son épure – murs à la chaux d’un blanc immaculé, mobilier simple, quelques beaux lustres. Pas d’ornements, pas de chichis. Ça change du faste des églises d’Europe du Sud, mais ça a son charme aussi.

Lorsque plus rien ne me retient, je m’en vais voir la mer. Le ciel est menaçant, mais je compte sur l’appui des arbres qui bordent la route pour me protéger. C’est lorsque j’arrive enfin au bord de l’eau qu’il se met à pleuvoir sérieusement. J’avise un banc, sur lequel j’imagine m’asseoir et attendre que l’averse passe. Je tiens à peu près trois minutes. Mon sac était vendu avec une housse de protection de pluie, et moi avec un beau k-way vert menthe. Qu’à cela ne tienne : je chope le k-way et déroule la housse, nous voilà parés mon sac et moi pour affronter les éléments.
Je ressens une étrange joie, à marcher ainsi sous la pluie. Il ne fait pas si froid, je suis bien. Je ne suis même pas déçue. Les plages s’offrent à mon regard dans un beau dénuement. De très fines herbes hautes donnent un peu de relief à l’immensité grise de l’horizon. Il y a de longs et larges pontons trempés, sur lesquels je marche précautionneusement.
Je me sens un peu comme un enfant, qui joue dehors peu importe le temps qu’il fait. L’adulte devient précieux, exige une bonne raison de rogner sur son confort. Moi, je communie à nouveau avec les éléments. Je marche dans le sable sans but et je m’amuse de sentir les gouttes de pluie s’abattre sur ma capuche.


La pluie est diluvienne quand j’arrive au camping mais par chance, le ciel calme un peu ses ardeurs quand je prends possession de mon emplacement et que je déballe mon paquetage. Après une douche bien chaude, je trouve péniblement de quoi me sustenter à la supérette du coin : fromage en plastique, mauvais jambon et petits pains qui semblaient bons (mais qui semblaient seulement). Il n’est même pas 19h que j’ai déjà fini de manger, et je dois me cantonner à rester à l’intérieur de la tente, vu que dehors tout est mouillé et qu’il fait à peine 10°. J’en profite pour organiser mes affaires dans ce petit espace de vie.
J’ouvre les yeux à minuit, pour constater qu’il ne fait pas nuit noire. Puis une autre fois dans une clarté phénoménale, persuadée qu’il est au moins 6h du matin. Raté. Il n’est que 4h. Je ne vais pas mentir, la nuit n’est pas fantastique. La faute à la voie de chemin de fer qui borde gentiment le camping. Et au sol, qui est un peu dur. Le sol, quoi.
Je remballe tout dans le calme matinal. Il fait toujours froid, mais le soleil est franc, bien là. J’ai une heure devant moi pour rejoindre la gare, et je vais le faire à pied, pour profiter encore de ce panorama de bord de mer, le découvrir autrement. Les plages lavées sont baignées de lumière, les fleurs sauvages sèchent leurs pétales humides, il y a des alignements de petites baraques colorées, et je m’arrête tous les 50 mètres pour prendre des photos. C’est un mélange des plages de la côte Atlantique et de la beauté sauvage, mélancolique, de la Normandie.



YSTAD – KALMAR
via Malmö et Emmaboda – 4 trains / 4h47 de voyage
Avez-vous déjà entendu parler de Kalmar ? Je parie que non. Jusqu’à préparer ce voyage, je vous rassure, moi non plus. Pour y aller, c’est un train blanc et rouge au look rétro qui m’attend sur le quai. Dehors, le décor a changé. Les prairies paisibles se sont évanouies pour laisser place à des forêts de pins, des lacs de plomb qui surgissent entre les frondaisons, de larges fermes aux façades d’un rouge profond, séculaires. De temps à autre, un troupeau de vaches couchées qui contemplent, immobiles, le ballet des hommes avides et pressés. Le ciel chargé se déchire pour laisser entrevoir la promesse du ciel bleu qui patiente au-dessus.
Quand je descends du train, il fait beau. Il est 18h. Une lumière chaude et dorée baigne l’air de bonne humeur. Depuis que j’ai marché longuement au bord des plages d’Ystad, je considère que tout peut se faire à pied. Je m’élance donc pour trois kilomètres de promenade en direction de la presqu’île de Stensö, où se trouve le camping que j’ai repéré. Je ne saurais décrire assez bien le charme de cet endroit du monde à cet instant précis : celui des parcs fleuris, des façades anciennes, de l’odeur suave et sucrée qui flotte, de cette impression de vie invisible qui ne se devine que dans les sons que l’on distingue par delà les portails et les fenêtres ouvertes.
Et puis ce camping, qui est un havre de paix. Immense. Calme. Magnifiquement arboré, sillonné de petites routes et de chemins. J’installe ma tente dans une clairière en pente douce. En deux jours seulement, j’ai déjà gagné en organisation et trouvé une manière d’optimiser l’espace et l’accès à mes affaires d’une manière qui me satisfait grandement. Étonnant, comme les sources de joie peuvent être diverses et variées.
Après un repas frugal à la logistique douteuse – des nouilles instantanées dégustées en deux fois dans un gobelet en carton taille café allongé, sous le regard jugeant de vieux allemands -, je ne résiste pas à l’envie d’aller me balader, parce qu’ici, la fin de journée s’étire à l’infini. C’est ainsi que je découvre une petite plage et son ponton flottant, qui deviendra ma bien nommée happy place. Je m’assois et je regarde l’eau calme diluer les teintes bleutées d’un ciel immense, strié de longs nuages roses et gris. Le château de Kalmar se découpe au loin sur la gauche. Une famille de canards au plumage doux traverse en silence mon petit paysage. C’est la première fois, je crois, que je suis heureuse à ce point de juste être là et de ne rien faire.

Matin. Programme du jour : découvrir Kalmar. Je pars à pied, par un petit chemin qui borde le rivage, traverse des bosquets, un village de pêcheurs. L’eau scintille sous un soleil déjà haut et violent. Heureusement, un vent bienvenue allège un peu l’air ambiant.
Arrivée à proximité du château, je me retrouve face à un long mur en pierres anthracite, derrière lequel s’élèvent des arbres majestueux, superbement alignés, qui me laissent doucement rêveuse. En m’approchant, je réalise que c’est un cimetière. Les scandinaves n’ont manifestement pas le même rapport que nous aux lieux de repos éternel. Ici, tout le monde se balade librement dans les cimetières, même en vélo. Mais force est de constater qu’il n’y a rien de morbide. Celui-ci en particulier me fait quelque chose : il y règne une atmosphère délicieuse, paisible et belle, protectrice. Loin au-dessus de ma tête, un ample souffle fait s’agiter la marée de feuilles. Je me dis que les morts doivent être bien ici.



Une fois dans Kalmar, je prends le temps de me familiariser avec les lieux. Je n’aime pas jeter mon dévolu sur le premier troquet venu. Il est de toute manière un peu tôt encore – ici, peu de cafés ouvrent avant 10 ou 11h. En attendant, je me balade donc sur les remparts, dans les rues pavées, je visite Klapphuset (une maison lavoir datant de 1857), puis l’église et une ou deux boutiques. Avec tout ça, il presque midi. N’ayant pas petit-déjeuné, je brunche à OAS café, et prends le temps d’avancer mon carnet de voyage. Je termine ma boucle touristique par la visite de la minuscule vieille ville, pleine de rose trémières, et du château, bâti au XIIIe siècle, dont les mises en scènes d’époque, aussi réalistes que ludiques, vous transportent instantanément dans un autre temps.
Assise au bord de l’eau, sur le ponton du camping, j’étudie longuement la carte de l’île d’Öland, que je vais explorer à vélo le lendemain. Le soir, je continue ma visite de la presqu’île, notamment sa rive ouest, embrasée d’une lumière fabuleuse qui recouvre l’eau paisible du lac, et le petit bateau qui s’y promène. Comme les nuits précédentes, je suis réveillée à de nombreuses reprises par ce jour troublant qui se lève à 3h. Même le masque n’y change rien.



Quand enfin il est vraiment l’heure de se réveiller, le ciel est tout gris. Un peu déçue, je glisse mon k-way dans mon sac, espérant que le temps tournera en ma faveur. Je prends le chemin de la veille, celui qui longe la mer. Il me faut une petite heure pour rejoindre la gare routière, et croyez-le si vous voulez, mon bus arrive à la seconde où je pose le pied sur le quai. Ce genre de synchronicité. Il m’emmène jusqu’à Borgholm, principale ville de l’île d’Öland, qui fait face à Kalmar. C’est une grande île de 137 kilomètres de long, qui nécessite plusieurs jours si on veut l’explorer de fond en comble. Je n’ai qu’une journée, mes cuisses et un vélo pour le faire. J’ai donc choisi de mon concentrer sur la côte qui part au nord de Borgholm.
Objectif du jour : atteindre Byrum, qui se trouve à un cinquantaine de kilomètres. Temps de pédalage estimé : 2h47.
Contrairement à ce que j’en avais lu, Borgholm n’a pas grand intérêt. Je ne m’y attarde donc pas et file récupérer ma monture : une belle bécane rouge, large selle et panier, mécanique de son état (l’électrique était un peu hors budget). Je m’élance dans la forêt, en direction d’abord du château médiéval qui se déploie sur son promontoire (mais que je ne vais pas visiter, ayant déjà eu ma caution vieilles pierres la veille), puis de celui de Solliden, qui fait partie des demeures de la famille royale, et qui est notamment connu pour la beauté de ses jardins. J’en profite pour manger un morceau dans le petit café aux allures de cottage qui borde la propriété. Au-dessus, le ciel oscille entre tumulte orageux et franc soleil.


Quand je repars il n’est pas loin de 13h. Il va falloir que je sois efficace sur les pédales si je veux rejoindre Byrum. Je jette un oeil rapide à la carte, faisant confiance à mon sens de l’orientation et au balisage de l’itinéraire pour le reste. C’est donc tout naturellement que je me retrouve 500 mètres plus loin arrêtée sur le bas côté, à tourner mon téléphone dans tous les sens pour essayer de comprendre où je suis. Puis rebelote 500 mètres après. C’est que rester sur la route principale m’emmerde un peu, et que les petites routes adjacentes, bien que beaucoup plus mignonnes, partent dans des directions qui (je le réaliserai plus tard), ne m’arrangent pas du tout. Elles me permettent somme toute de découvrir quelques coins pittoresques (tiens, encore une église !), mais surtout, de me perdre allègrement dans la campagne.
Ce n’est qu’une fois arrivée au beau milieu d’un champs de maïs, après avoir traversé la cour d’une ferme et pensant tomber sur un lac, que je me résous à retourner sur la grande route, et la suivre coûte que coûte. Bref topo : je ne suis qu’à 4 kilomètres de mon point de départ. Pensant avancer vers le Nord de l’île, je m’enfonçais plus ou moins vers le centre, à l’exact opposé du littoral. Ridicule. Je ris toute seule sur mon bike en rebroussant chemin. Je comprends aussi qu’atteindre Byrum est impossible. Si j’atteins la ville de Sandvik, à 30km, ce sera déjà bien, et si vraiment je n’y arrive pas, il me faudra au moins atteindre la mer.


Mes déboires mis à part, Öland est à la hauteur de sa promesse. Les paysages sont enchanteurs : vaste champs éclatants, paisibles prairies débordant de fleurs blanches et mauves, plaines arides à l’herbe jaune et aux pierres sèches, qui rappellent l’Ouest Américain. Enfin, je parviens à la tant attendue bifurcation qui va m’offrir la récompense que je convoite depuis le début de l’après-midi : la mer. Elle se dévoile en contrebas, éclatante dans sa robe bleue moirée. Je suis bêtement heureuse de ce spectacle. J’avais déjà vu la mer, mais jamais à Äleklinta, minuscule bourg planté de deux vieux moulins rouge sang, semé de fleurs violacées et de maisons somptueusement fleuries.
Je trouve une plage de galets où le silence n’est troublé que par la respiration des vagues. J’ai beau me concentrer, je n’entends rien d’autre. Pas un mouvement, pas une présence. Quel privilège.
Après cette pause méditative les pieds dans l’eau, je prends la route du retour. Je réalise par la même occasion qu’à l’aller, j’avais le vent dans le dos. Je m’arrête encore quelques fois pour immortaliser mon périple insulaire, notamment dans un petit domaine viticole qui me donne l’occasion d’assister à la traversée de route d’une famille de poules. Sur mon vélo, je chantonne, je me parle à moi-même aussi, parfois. Ça souffle pas mal et personne, de toute manière, ne m’entendrait. L’odeur est dorée, comme la lumière : terre chaude, herbe sèche, fleurs, vent.


Je rends mon vélo, ivre de tout cet air qui soufflait vraiment fort dans le dernier kilomètre (et vraiment pas dans mon dos) et file attraper le bus retour de 17h30. Revenir à Kalmar m’enchante, j’ai besoin d’un peu de civilisation après cette immersion dans les plaines vides d’Öland.
Je m’achète des cacahuètes enrobées de caramel, et rentre lentement au camping, observant la vie de la côte qui m’apparaît comme l’allégorie des bonheurs simples : l’orchestre local qui donne un concert dans le parc du musée d’art moderne, les lièvres clairs qui courent, des groupes qui jouent au croquet et au ballon dans les grandes étendues d’herbe, des tables de pique-nique recouvertes de belles nappes, de bouteilles, de mets colorés. Des gens se baignent encore. Ce pays est enchanteur.
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