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Impressions japonaises : Tokyo & Asakusa
Le 14 octobre 2024, j’ai regardé Perfect Days de Wim Wenders. Cela m’a donné envie d’écrire sur le Japon. C’est là que j’ai commencé ce texte, que je ne finis que maintenant, des mois plus tard. Je n’ai pas réussi, encore, depuis mon retour, à ouvrir cette boîte, à circonscrire ce projet. Ce désir. C’est qu’il y a tant à dire. C’est que l’idée même de coucher sur papier des impressions, des sensations, des souvenirs, me paraît trop vaste, trop complexe, forcément amputée de quelque chose. Forcément biaisée.
Il y a une sorte de fascination qui me transporte, depuis que j’ai foulé le sol de ce pays. De voir écrit les cinq lettres de Tokyo sur la tranche d’un gros livre qui traîne dans ma bibliothèque me fait l’effet d’un baume, d’un secret. Comme si je détenais désormais un savoir particulier. Comme si un bout de cette ville m’appartenait et que de le savoir, de l’éprouver, me procurait un plaisir infini, une vague de chaleur, de gratitude, de bonheur, même, peut-être. Tokyo. Il y a une grâce à lire ce mot, à le prononcer, à y associer des images. Nuit, jour, lumière, vent, horizon, air, néons, bruit, foule, calme, vide.
J’ai voulu écrire sur Tokyo, et là non plus je n’ai pas su comment commencer. Je n’ai pas su ce que je voulais en dire. Je voudrais maintenant que le Japon soit tout le temps un peu là. Présent dans chacun de mes textes, dans chacune de mes photos, je voudrais que ce soit le décor récurrent et perpétuellement renouvelé de mes histoires. C’est pour ça, peut-être, que j’ai peur de le raconter. J’ai peur de perdre ma toile de fond, de trop en dire et de n’avoir plus aucune anecdote à déposer pour embellir un morceau de vie, pour animer mes récits. Peur de ne pas lui faire honneur.
J’étais épuisée, lorsque l’avion s’est posé sur le tarmac. Je craignais de n’avoir plus aucune énergie à donner, ni à recevoir. Un réservoir vide, ou au contraire trop rempli, nourri de tant d’images, de tant d’émotions, après presque sept mois de voyage, de vie à l’étranger, de rencontres, et six semaines consécutives d’itinérance, sur l’île du Sud de Nouvelle-Zélande, puis en Australie. Mille fois j’ai crains de perdre ma capacité à m’émerveiller. De ne pas réussir à pleinement profiter. Allais-je être cette faible ingrate qui se gâcherait elle-même la chance qu’elle s’était donné de vivre quelque de chose de beau, et d’exceptionnel ?
Puis j’ai foulé la moquette bordeaux de l’aéroport, décorée de tâches claires représentant des pétales de cerisiers. C’est là, d’abord, que j’ai pris conscience de là où je me trouvais. Il y avait écrit Japan sur les écrans. Il y avait des sakuras par terre. Le jour bleuissait au dehors.
J’étais au Japon.
Le train m’emmenait vers Asakusa, filant au-dessus des rues vides de Tokyo. À perte de vue, elle s’étendait. Une vague brune et grise, minérale, pâle dans l’heure bleue du matin. Le ciel était un drap de satin mat, oscillant entre le parme et le bleu éthéré, une douceur modelant les immeubles à son image. J’entrevoyais les sigles blancs tracés au sol, quelques vélos qui bravaient le froid mordant de l’aube, des longueurs de fils électriques, je volais au-dessus de la plus grande ville du monde, le yeux rivés sur le dehors, quand ils n’étaient pas rivés sur l’écran qui affichait les prochains arrêts. Je craignais de m’être trompée. J’avais laissé passer trois trains à l’aéroport, de peur qu’ils ne m’emmènent pas au bon endroit.
Il faisait soleil quand j’ai posé le pied à Asakusa. J’ai traversé un pont, une rivière, et chaque particule de vie me fascinait. Dès lors, chaque particule de vie, de tissu, de béton, me fascinerait.

Parler de Tokyo ne peut pas se faire en une seule fois. Cela ne peut pas non plus se faire totalement. C’est un lieu – comme peut-être tous les lieux d’ailleurs – qui se vit avant tout. Qui s’éprouve. Il faut sentir l’énergie qui circule et entendre le curieux silence qui habite les rues, là où on s’attendrait à être noyé par un flot ininterrompu de voitures, de mouvements, de cris, de rugissements. Bien sûr il y a de la fureur et du bouillonnement. Mais ils sont concentrés, et on peut facilement les éviter, facilement s’en extraire, pour retrouver la proximité de la rivière, retrouver la vue du ciel et d’une sorte d’horizon, le vide, de tous côtés, des allées résidentielles dans lesquelles on se promène sur la chaussée, sur un trottoir qui n’existe pas.
De Tokyo, il faut dire la géométrie et les textures, qui sont une merveille pour les yeux agrippeurs. Il n’est pas aisé de le retranscrire en photo, car tout se passe dans la subtilité du hasard heureux : être là au bon moment, dans la bonne lumière et le bon angle, pour percevoir la finesse du lien entre l’architecture et l’espace, qui donne aux façades des aspects veloutés ou étincelants ou profonds ou mouvants. Ça arrive souvent. Ce n’est pas réservé qu’aux chanceux, mais il faut être attentif.
On ne vient pas là, de toute manière, pour rester dans ce que l’on connaît. Il faut accepter, lorsqu’on arrive au Japon, de se déshabiller. Déposer ses croyances et ses habitudes, accepter de voir évoluer sa conception de la beauté et de l’harmonie, se préparer à être déstabilisé, bousculé, fasciné. Je me demande encore comment il peut y avoir tant de similitudes entre nos villes et les leurs, une telle familiarité dans certains aspects de la vie, et tant de différences en même temps.

L’auberge que j’avais réservé pour ma première semaine se trouvait donc à Asakusa, de l’autre côté de la rivière Sumida, sur la rive où se trouve la fameuse Tokyo Skytree (que je n’ai pas visitée). Une semaine à Tokyo était au moins ce qu’il fallait pour une bonne immersion, pensé-je. Je n’y avais pas passé deux jours que je savais déjà qu’il me faudrait revenir. Asakusa s’est révélé être un bon choix comme base de vie. Bien desservi en transport, loin de l’agitation de Shibuya et Shinjuku, plus authentique que Ginza. Arrivée tôt le matin, j’ai pu passer une première journée à déambuler, me familiarisant peu à peu avec le quartier, et avec l’ambiance japonaise.

Le point d’intérêt majeur d’Asakusa est le temple Sensō-ji, plus vieux temple bouddhiste de la ville. Sur son esplanade immense, des centaines de personnes se pressaient déjà, alors qu’il était à peine 10h du matin. Je me souviens d’un soleil froid, d’un ciel très clair et du bruit des boites remplies de bâtonnets que les visiteurs secouaient pour tirer leur bonne fortune. Ce rituel est appelé omikuji. Si la prédiction est bonne, on garde le papier. Si elle est mauvaise, on l’accroche à la branche d’un arbre pour conjurer le mauvais sort. N’ayant pas encore de pièce de 100 yens, je n’ai pas pu le faire. Mais je me suis bien évidemment promis de ne pas quitter le Japon sans avoir tiré, quelque part, la prédiction de ma fortune.
Malgré l’imposante beauté de ce temple, de sa porte immense et de son allée bordée de lanternes et d’échoppes, ce que j’ai préféré à Asakusa, ce sont les rues. Un dédale de pavés propres et clairs, nous promenant dans des époques et des ambiances variées. Là, une belle épicerie fine moderne et remplie de mets intriguants, ici, un tout petit restaurant traditionnel. Là, un vendeur de kimonos, ici, le grand Uniqlo de l’arrondissement. Depuis l’arrière d’une palissade, on entend les cris de quelques enfants et le fracas sourd et métallique de rails : c’est le bruit du petit parc d’attractions Hanayashiki, connu lui aussi pour être le plus vieux parc d’attractions du pays.


Le vent souffle par violentes bourrasques, faisant s’agiter frénétiquement les fanions, lampions et noren qui ornent les devantures. Pourtant les affaires ne s’arrêtent pas. Les terrasses se remplissent et les couleurs se mettent à peupler les ruelles, à mesure que la ville s’éveille et se gorge de vie. On balaie son palier avec un vieux balai en paille. On mange sur des tables pliantes installées dans la rue une soupe et de la viande sorties d’une grande marmite, comme si l’on était dans un jardin pour le repas du dimanche. Des vélos sont accrochés, immobiles sous les rayons du soleil qui leur pointent dessus. Les façades sont en bois.
La vie normale et l’imaginaire que l’on nourrit de Tokyo se téléscopent à Asakusa. Et si l’on oublie un instant la horde de touristes concentrés autour du temple, c’est la vie normale qui l’emporte. Et c’est ça, je crois, qui m’a plu.


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